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It makes me smile
On a souvent, des années plus tard, l'impression de se rappeler avoir ressenti, pressenti quelque chose, mais comment savoir si tel fut bien le cas? Cette impression d'avoir eu un pressentiment n'est-elle pas finalement qu'un moyen de se dédouaner, de se pardonner de n'avoir rien vu venir? Masqué par les nuages de fumées de toutes sortes, un bien triste avion s'approchait pourtant inexorablement des tours de d'Occident avec lesquelles toute une jeunesse, se croyant soudain libérée, avait l'impression de n'avoir plus rien à voir. Costard-cravate, tailleur-foulard, et comme papa-maman sauter dans l'ascenseur social pour perdre sa vie à la gagner ? « Jamais ! » Le vilain mot... L'avion émergea en douce des nuages, frappa sans qu'en apparence rien ne vacille. Aucun éclair ne jaillit. Au contraire, un autre éclair s'éteignit peu à peu, en plus que douce, imperceptiblement : celui qui brillait dans les yeux de toute une génération. Rien ne s'était écroulé avec fracas : seul le rêve d'un monde meilleur, mis à mal par les pseudo-réalités économiques liées au tarissement annoncé deu si tristement dit « or noir », avait implosé sans bruit.
S O N S O F S U M M E R ( 2 ) Where are those sons of summer now
Sur la pochette de Playing Possum, Carly Simon rit. J'ai seize ans, je ne comprends pas trop bien ce que peut bien vouloir dire « Playing Possum ». Jouer à l'opossum? J'aime les animaux, l'idée me séduit plutôt, je décide de m'en tenir à cette interprétation même si, ayant lu quelque part que la pochette fait scandale aux États-Unis, je soupçonne vaguement un autre jeu derrière tout ça... Qu'importe, cette fille joue et s'amuse, elle rit de bon coeur, ça me va. Ça me va, et surtout ça me change : mais qu'est-ce qu'ils ont donc tous autour de moi, la belle Andrée, le grand voisin de 20 ans, tous ces gens à peine plus vieux que moi à tirer la gueule depuis quelque temps? La belle Andrée s'est coupé les cheveux, elle a rangé les fleurs qu'elle y accrochait, ou qui peut-être y poussaient? Elle sourit encore. Elle ne rit plus.
S O N S O F S U M M E R ( 3 ) The woods get cold
Cette image d'Andrée aux cheveux coupés m'a poursuivi durant des années. Des années à voir, lentement, se déliter les rêves dont elle m'avait parlé, auxquels sa génération avait goûté mais pour vite y renoncer puis les renier dès qu'il s'était agi de passer du rêve à la réalité. Ces rêves dont la génération suivante, la X, ne pourrait que rêver pendant que ses aînés, bardés de leurs retraites garanties s'emploieraient essentiellement à cauchemarder sur leur « je », allongés sur les divans d'une armée de psys grassement payés pour les renvoyer à tout sauf à leur vérité d'enfants gâtés, planqués, hantés par leur incapacité d'être passés de la chanson à l'action.
A T T I T U D E D A N C I N G There's
a new kind of dancing
J'adorais, je ne me lassais pas de cette bluette pour danser, post-westcoast et pré-disco, parfait ovni dans le répertoire de Carly Simon et dont les choeurs, tissés des voix enlacées de celle-ci et de Carole King, icônes de la chanson américaine d'alors, n'étaient pas la moindre des merveilles. Autant l'époque et sa musique se faisaient tristes, autant cette chanson ne l'était pas, n'était que joie. Le hic, c'est qu'elle était tout ce que ce que Playing Possum n'est pas. Aucun opossum n'a jamais trottiné entre ses sillons vinylesques. L'album abrite bien un animal, certes, mais bipède et trouillard, semblable à celui que tant et tant d'ex-fans des sixties croisent dans leur miroir en croyant se réveiller chaque matin.
P L A Y I N G P O S S U M
Des
charmantes mais souvent sans plus chansons qui
peuplent Playing Possum, Sons of Summer et la pièce
titre se démarquent comme des brûlots lucides et droits, annonciateurs de la
démission d'une génération face à ses rêves et surtout à son devoir de
le tendre, intact ou du moins toujours possible, aux générations
suivantes. Musicalement éclaté, alternant titres inspirés et
chansons pour meubler, sobriété et laborieuse complexité, Playing
Possum annonce aussi la fin d'une certaine chanson sociétale des
seventies incarnée par les Carole King, James Taylor ou Cat Stevens.
Carly Simon mettra des années à retrouver le fil puis franchement le
chemin de cette chanson sociétale mais le retrouvera et le
réempruntera d'un bon pas, refusant, au contraire de tant
d'enfants-fleurs fanés, de rester terrée à l'abri d'une réalité
qui, toujours, finira par nous rattraper, jusqu'au dernier.
S O N S O F S U M M E R
( 4 ) Where are those sons of summer now |