Rufus Wainwright - Éponyme 1998 (album commenté)

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RUFUS WAINWRIGHT
LES ROSEAUX SAUVAGES

 

Campagnes à perte de vue, fleurs d’été, baume naturel.

L’air, le grand, quand on le respire.

Il embaume les tiroirs.  Il touche le sacré d’un fier passager, l’esprit accordé d’un radeau intérieur.

Il accroche le regard tant il est beau.   Il épouse la lumière qui chancelle, comme des mains de dentelle sur les drapées de l’aube.

L’espace, il l’occupe.  Il le sculpte, le contemple, le dépucelle.  Jusqu’à la renaissance.

Puis, le cri, le choc : embouteillages de sons.

Entrée dans l’entité montréalaise.  Retour aux sources humaines : Plateau Mont-Royal.

Lieu branché, à la petite mode du temps.  Piège à petits bourgeois.

Un entonnoir des tendances.   Nuage planant qui se grisaille à force de parader.

D’en bas, on a envie de lui ôter sa cravate et son veston.

Afin qu’il bouge, afin qu’il vienne respirer avec nous, là-bas, l’odeur humble des vagues de verdure.

La musique à fond, les fenêtres ouvertes sur la vie, la voiture timide, on y entre avec le besoin d’en sortir.

Dans le logement étranger, maison d’accueil, d’abord la retenue.  Puis le chien, ami avant qu’on s’y attarde.

Les pièces scrutées d’un regard fuyant, prêt à se détourner.  Alors oui, c’est bel et bien ici.  Trois jours, pas plus.  Trois jours sur le nuage trompeur.

Il y a l’eau, au moins.  La piscine sage, bleue et cimentée, avec le feuillage décoratif : apparence d’exotisme.

Ce sont les grandes chaleurs.

Tout un week-end à improviser : du boulot !

Nous sommes trois, cinq en comptant les hôtes et l’animal.  Il ne nous lâchera plus celui-là.

Craintes d’allergie, canicule à prévoir.

En effet, ça ne descendra jamais en bas de vingt-cinq degrés, pas mal.

L’endroit n’est pas immense, il faut monter une tente sur la terrasse.  Matelas, oreiller, sleeping bag centenaire, le confort nomade sur le ciment.

Au programme ?  Les obligatoires : restaurant folklorique, tabagie, promenades dans le Vieux-Port, séances de cruising dans une boîte, détour au Rocky Horror Picture Show, pas encore vu, avec l’envie comme tout le monde d’aller y lancer son riz.   Fébrilité dans le village, c’est la parade le surlendemain.  Ça va se montrer jusqu’à l’indécence, jusqu’au non-sens, sans intérêt.   Optons pour les habituels disquaires, trucs cinoche de répertoire, décryptages de racoins et ruelles.  Et puis, la montagne ?  Non, pas cette fois, ça suffit !

Les soirées animées, les nuits musicales, les matins dans la piscine à lire sur un matelas flottant…  Évidemment le chien veut qu’on lui lance la balle, il est neuf heures putain, tout la maisonnée dort, sauf moi, le couche-dehors, réveillé par les vidangeurs et la ménagère dégourdie qui étend son linge sur l’air de What a feeling.

Tout un, en effet.  Les vraies vacances, l’été, le rêve.

Ne parlons pas du retour, trop triste, malgré la vitesse sur l’autoroute, le vent dans les cheveux, les étoiles et PJ Harvey hurlant son Kamikaze.

Le rêve, quoi. D’on on sort comme on est entré. D’un coup.

 

 

Doit-on fêter en grand les retrouvailles ?

C’est le nœud dans la gorge que je me suis procuré le premier disque de Rufus Wainwright.  Enfin, me disais-je, j’allais savoir où l’avait mené sa devise « I’m A-Runnin’ ».  Dix ans d’attente, ce n’est pas rien.   C’est assez pour oublier.  Et douter.  Mais si ce n’était pas ce que j’attendais ?

Les médias avaient fait assez de bruit sur le sujet. Imaginez un peu : la dynastie des Wainwright-McGarrigle qui se prolongeait...  On connaissait la chanson, les Lennon, Dylan et Cohen avaient enfanté de futurs enfants prodiges, promis… à la débandade, oui, et que de déceptions à la vue des résultats.  Seul Buckley, Jeff, avait tenu les promesses de Buckley, Tim.

Rufus Wainwright n’arrivait pas en coup de vent, mais en brise d’été.  Avec laquelle voyagent les chansons d’amour, les mélodies sophistiquées des grands cœurs :

I don't want to hold you and feel so helpless
I don't want to smell you and lose my senses
And smile in slow motion with eyes in love...

Why won't you last?
Why can't you last?
So I will walk without care
Beat my snare
Look like a man who means business
Go to all the poshest places
With their familiar faces
Terminate all signs of weakness

(Foolish Love, Rufus Wainwright)

Beau comme un dieu dans son rôle de troubadour, personnage nourri d’opéra, de Broadway et de culture européenne, Rufus portait son nom d’une autre époque.  Nous étions libres de le suivre ou pas, mais ce qu’il proposait était si ouvertement ambitieux et original qu’il était impossible de l’ignorer.

Partagé entre l’Amérique de son père et la Montréal-ville de sa mère, le petit garçon rêveur avait tout assimilé, tout repris à son compte, jusqu’à éliminer tous les déchets possibles et inimaginables.

Son premier opus, éponyme, Rufus Wainwright, était tout sauf ce à quoi je m’attendais.  Ses longues mains sur le piano, ses rêves métamorphosés en musique, il célébrait l’amour, l’amour, encore le grand amour.

Fait de détours, de cicatrices, de joies et d’immenses peines, sans doute, mais aussi de tragédies grecques, de soirées mondaines, de festins somptueux et d’arrangements riches en influences, orchestrés par le toujours lucide Jon Brion.

Et, pour ajouter à la grande classe, une voix inimitable, immense, qui glace et émeut dès qu’elle effleure ou enjolive des textes redoutables de retenue, de charme et d’humour.

Every kind of love, or at least my kind of love
Must be an imaginary love to start with
Guess that can explain the rain, waiting walking game
Schubert broke my brain to start with

(Imaginary Love, Rufus Wainwright)

L’imagination ouverte aux explorations, je savais Rufus enfin décidé à être à lui seul tous les roseaux sauvages d’une ville qu’il saurait sauver de justesse de l’inertie.

Simplement par amour, simplement par joie d’entendre encore sonner les cloches de l’art.

Je n’avais qu’à sortir le champagne : le rêve était encore possible.

 

 

 

vide18.gif (62 octets)   Foolish Love
Danny Boy
April Fools
In my arms
Millbrooks
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Beauty Mark
Barcelona
Matinee Idol
Damned Ladies
Sally Ann
Imaginary Love
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RUFUS WAINWRIGHT 1998
Paroles et musique par Rufus Wainwright