|
Campagnes à perte de vue, fleurs dété, baume naturel. Lair, le grand, quand on le respire. Il embaume les tiroirs. Il touche le sacré dun fier passager, lesprit accordé dun radeau intérieur. Il accroche le regard tant il est beau. Il épouse la lumière qui chancelle, comme des mains de dentelle sur les drapées de laube. Lespace, il loccupe. Il le sculpte, le contemple, le dépucelle. Jusquà la renaissance. Puis, le cri, le choc : embouteillages de sons. Entrée dans lentité montréalaise. Retour aux sources humaines : Plateau Mont-Royal. Lieu branché, à la petite mode du temps. Piège à petits bourgeois. Un entonnoir des tendances. Nuage planant qui se grisaille à force de parader. Den bas, on a envie de lui ôter sa cravate et son veston. Afin quil bouge, afin quil vienne respirer avec nous, là-bas, lodeur humble des vagues de verdure. La musique à fond, les fenêtres ouvertes sur la vie, la voiture timide, on y entre avec le besoin den sortir. Dans le logement étranger, maison daccueil, dabord la retenue. Puis le chien, ami avant quon sy attarde. Les pièces scrutées dun regard fuyant, prêt à se détourner. Alors oui, cest bel et bien ici. Trois jours, pas plus. Trois jours sur le nuage trompeur. Il y a leau, au moins. La piscine sage, bleue et cimentée, avec le feuillage décoratif : apparence dexotisme. Ce sont les grandes chaleurs. Tout un week-end à improviser : du boulot ! Nous sommes trois, cinq en comptant les hôtes et lanimal. Il ne nous lâchera plus celui-là. Craintes dallergie, canicule à prévoir. En effet, ça ne descendra jamais en bas de vingt-cinq degrés, pas mal. Lendroit nest pas immense, il faut monter une tente sur la terrasse. Matelas, oreiller, sleeping bag centenaire, le confort nomade sur le ciment. Au programme ? Les obligatoires : restaurant folklorique, tabagie, promenades dans le Vieux-Port, séances de cruising dans une boîte, détour au Rocky Horror Picture Show, pas encore vu, avec lenvie comme tout le monde daller y lancer son riz. Fébrilité dans le village, cest la parade le surlendemain. Ça va se montrer jusquà lindécence, jusquau non-sens, sans intérêt. Optons pour les habituels disquaires, trucs cinoche de répertoire, décryptages de racoins et ruelles. Et puis, la montagne ? Non, pas cette fois, ça suffit ! Les soirées animées, les nuits musicales, les matins dans la piscine à lire sur un matelas flottant Évidemment le chien veut quon lui lance la balle, il est neuf heures putain, tout la maisonnée dort, sauf moi, le couche-dehors, réveillé par les vidangeurs et la ménagère dégourdie qui étend son linge sur lair de What a feeling. Tout un, en effet. Les vraies vacances, lété, le rêve. Ne parlons pas du retour, trop triste, malgré la vitesse sur lautoroute, le vent dans les cheveux, les étoiles et PJ Harvey hurlant son Kamikaze. Le rêve, quoi. Don on sort comme on est entré. Dun coup.
Doit-on fêter en grand les retrouvailles ? Cest le nud dans la gorge que je me suis procuré le premier disque de Rufus Wainwright. Enfin, me disais-je, jallais savoir où lavait mené sa devise « Im A-Runnin ». Dix ans dattente, ce nest pas rien. Cest assez pour oublier. Et douter. Mais si ce nétait pas ce que jattendais ? Les médias avaient fait assez de bruit sur le sujet. Imaginez un peu : la dynastie des Wainwright-McGarrigle qui se prolongeait... On connaissait la chanson, les Lennon, Dylan et Cohen avaient enfanté de futurs enfants prodiges, promis à la débandade, oui, et que de déceptions à la vue des résultats. Seul Buckley, Jeff, avait tenu les promesses de Buckley, Tim. Rufus Wainwright
narrivait pas en coup de vent, mais en brise dété. Avec laquelle
voyagent les chansons damour, les mélodies sophistiquées des grands
curs : I don't want
to hold you and feel so helpless Why won't you
last? (Foolish
Love, Rufus Wainwright) Beau comme un dieu dans son rôle de troubadour, personnage nourri dopéra, de Broadway et de culture européenne, Rufus portait son nom dune autre époque. Nous étions libres de le suivre ou pas, mais ce quil proposait était si ouvertement ambitieux et original quil était impossible de lignorer. Partagé entre lAmérique de son père et la Montréal-ville de sa mère, le petit garçon rêveur avait tout assimilé, tout repris à son compte, jusquà éliminer tous les déchets possibles et inimaginables. Son premier opus, éponyme, Rufus Wainwright, était tout sauf ce à quoi je mattendais. Ses longues mains sur le piano, ses rêves métamorphosés en musique, il célébrait lamour, lamour, encore le grand amour. Fait de détours, de cicatrices, de joies et dimmenses peines, sans doute, mais aussi de tragédies grecques, de soirées mondaines, de festins somptueux et darrangements riches en influences, orchestrés par le toujours lucide Jon Brion. Et, pour ajouter
à la grande classe, une voix inimitable, immense, qui glace et émeut dès quelle
effleure ou enjolive des textes redoutables de retenue, de charme et dhumour. Every kind
of love, or at least my kind of love (Imaginary
Love, Rufus Wainwright) Limagination ouverte aux explorations, je savais Rufus enfin décidé à être à lui seul tous les roseaux sauvages dune ville quil saurait sauver de justesse de linertie. Simplement par amour, simplement par joie dentendre encore sonner les cloches de lart. Je navais quà sortir le champagne : le rêve était encore possible.
|