

RENAUD

B O U C A N D ' E N F E
R / M I S T R A L P E R D U

C'est purement et simplement insupportable de beauté
un homme qui pleure.
Surtout affalé sur la table d'un bistro, sans pudeur, les veines survisibles de ses mains
agrippées aux rebords, agitées de ce pouls si caractéristique du rythme du temps qui
passe mal, qui fait mal.
C'est purement et étrangement insupportable de dignité un homme qui, de coups de gueule
en quasi silences, hurle qu'il n'en peut plus de ce double qui extérieurement le ravage,
intérieurement le ravale, de ce faux-frère de sang qu'il a dans la peau et qui
peut-être aura sa peau.
Non, il n'en peut plus tout
court Renaud, de tout ou presque, mais il sait encore l'écrire, le chanter.
Plus magnifiquement que jamais.
Est-ce ainsi que les hommes
survivent?
Bien sûr que si : comment faire, autrement?
Se taire?
À l'heure où la presque
Terre entière se terre, prendre la parole n'est parfois plus un droit mais un devoir; en
l'occurence accompli.
On a tout dit de lui, en
commençant par dire qu'il était fini.
Et le temps assassin, comme prédit, d'emporter avec lui les rires des enfants...
Puissent aujourd'hui les larmes de l'adulte qu'il est plus que devenu le réhydrater
en un juste retour des choses, lui qui, presque sans vie, brûlé, est revenu des abysses
nous abreuver de bien plus important que ses larmes anisées : ses alizés en larmes.
Il en fallait du courage : il en avait, il l'a eu.
Il en a.
À Dieu, maintenant, de
prendre le sien à deux mains et de reconnaître les chiens avant que, dans un boucan
d'enfer, ils ne hurlent à la lune que le soleil est mort.
Pour de bon.
Arrangementalement classique, mélodiquement grande classe, textuellement et
globalement essentiel, Boucan d'enfer n'est pas un disque mais un livre. De
chevet. Un tableau à accrocher au ciel du lit des rivières qui coulent en nous.
Lucide Docteur Renaud Mister Renard, courageuse Petit pédé, franche
et droite Je vis caché, si belle Coeur perdu, urgente Manhattan-Kaboul,
tendre Elle a vu le loup, et puis Tout arrêter, et puis Baltique...
Baltique, qui vous reste là en travers du coeur, qui s'accroche à vos pas, qui,
sans plus vous lâcher d'une semelle, vous suit, fidèle, tout au long du chemin semé
d'étoiles qui mène au Bistro des copains... Le plus tard possible, souhaitons-le.

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