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Eh oh eh oh… Tu dors ?
Non, non, je ne dormais pas. Je regardais.
À cette époque, de toute façon, je ne dormais que rarement. Rien n'était vraiment bien, mais je faisais d'un rien une fête grisante et musicale.
Ma jeunesse foutait le camp, je n'irais plus au bois…
Ma vie fout le camp et j'fais semblant
J'accroche un sourire à mes dents
J'enfile une à une mes écailles
J'veux pas qu'on me touche, c'est pas normal
Derrière mon masque de clown blanc…
J'veux qu'on m'aime, y a rien à faire
Je regardais une toute petite salle, un piano planté en son centre.
Je ne dormais pas, je t'imaginais : le trac dans les doigts, la voix qui ne voulait pas sortir tant elle avait peur.
Peut-être… peut-être pas.
Moi, je peux pas vivre sans amour
Cette voix, ces mots et cette musique qui déshabillaient le cœur.
Et puis soudain, à l'idée d'écouter en concert celui dont on m'avait fait écouter le disque peu avant : je n'avais plus une seule écaille.
Plus d'habits pour faire bien, juste un petit garçon avec un lance-pierre pour démolir les bleus de son âme, en pouffant de rire la seconde suivante.
Tout nu, j'étais tout nu. Comme dans ces drôles de rêves où l'on imagine que l'on est sorti en ayant oublié de s'habiller. Je faisais un bien beau chevalier barbouillé, j'avais l'air malin, tout embarrassé alors que personne ne semblait s'apercevoir de mon état. J'ai détourné la tête sur le côté, j'ai épousseté le sol, les yeux absolument rivés sur mes orteils.
Merci, merci, merci : on n'y voyait soudain plus bien, la nuit était tombée sur la petite salle.
À la nuit tombée sur le lieu de ta mort
J'ai foulé les feuilles qui ornent le passage
J'ai cherché des yeux quelque signe de toi
Tu es apparu, petit sourire en coin, tu t'es assis au piano, et rien qu'une seconde, j'ai bien cru que tu époussetais le sol, les yeux absolument rivés à tes orteils.
Et j'ai retrouvé mon rêve, celui-là que j'avais fait en écoutant ton disque pour la première fois.
Quand le sommeil n'est plus à
vendre
Voilà les larmes assassines
Pavanez-vous Judy Garland
Devant nos rêves bleu-marine
Encore plus nu, dès la première note, dès le premier mot.
La peau sensible au moindre frisson, offerte aux voyages intérieurs. Allez simple vers la terre, la lune d'où l'on vient.
Je pars au gré du vent,
Je perds la notion du temps,
De l'atmosphère je suis l'amant
Une petite salle-toile.
Un piano-peintures.
Une voix-touches de couleurs.
Un chanteur-peintre.
Tour à tour, des tableaux-amour, des natures mortes, des impressions de désir, des pastels de larmes, des lithographies de solitude, des étreintes naïves…
Savais-tu que pour le petit garçon tout nu qui t'écoutait, tu étais l'artiste qui laisse le prodige s'accomplir de ses mains ?
Tu n'étais ni le héros, tu n'étais pas le Great Pretender… Tu étais le chevalier barbouillé, le chevalier des causes perdues.
À la fin du spectacle, parce que j'étais savamment accompagné, on m'a proposé d'être du dîner où tu allais.
J'ai refusé, il aurait fallu que je sois singe savant et idiot pour accepter.
Bien que jeune, j'étais un vieux singe : je n'ai pas voulu prendre le risque de me fondre dans la possible cour du Roi d'Argot, je savais où retrouver mes émotions.
Où retrouver la lumière.
Elle a illuminé un coin
Au fond de la salle
Le coin a embrassé la lumière en pétales
Une scène est apparue
Et un spectacle est né
Comme tombé des nues
Où retrouver le lieu où, sans le savoir, tu m'avais emmené. Là, sous les arbres.
Je suis rentré chez moi, je me suis remis ton disque. Le vent a recommencé à souffler autour et n'a jamais cessé depuis.
Eh oh eh oh… Tu dors ?
Non, non, en l'occurrence, je ne dors pas plus aujourd'hui qu'avant.
À quoi tu penses ?
À quoi je pense?
À te retrouver, Chevalier barbouillé, au détour de la rue
Saint-Denis de Montréal, peut-être, du temps de la fée Fabienne, pour t'entendre chanter à nouveau sur un nouvel album, encore plus beau que le premier.
Ceux qui sont sans passé
Ont réinventé nos lois
Et repris nos exploits
De chevaliers barbouillés
Un soleil brûlant
Sur vingt milliers de passants
Serrant le front et les paupières
Sous l'éclat de la lumière
Dans la rue Saint Denis
Les feux ont relevé
Le décor de la nuit
Car tout doit continuer*
Il est des choses indécentes. L'intimité que je viens de vous dire l'est peut-être.
Mais ce qui l'est véritablement, c'est que des gens comme Yves Postic, Mouron ou Mama Béa Tékiélski ne soient pas plus connus.
J'ai eu la chance qu'un passeur de rêves me fasse connaître le premier album d'Yves Postic, disque qui commence par une chanson fabuleuse :
Le Roi des Aulnes.
S'il faut vraiment vous situer Yves Postic pour que vous ayez envie de lui, sachez qu'il ne correspond ni au minimalisme de Bénabar ou de Delerm ni aux rêveries violonnées de Benjamin Biolay.
Qu'Yves a une familiarité avec l'écriture musicale de Sanson, Sheller, Polnareff ou Romain Didier, qu'il a collaboré avec Clarika.
Que la chanteuse magnifique qu'était Fabienne Thibeault à ses débuts l'a
incité à devenir chanteur lui-même.
Et qu'avant tout, Yves existe très bien par lui-même.

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YVES POSTIC
À QUOI TU PENSES?
Night and Day 1997
Le Roi des Aulnes (Yves Postic)

Au lit au loup (Yves Postic)
Déclic (Yves Postic)
Le vent autour (Viriginie Jeanne / Yves Postic)
Petite fille (Yves Postic)
Fourmis bleues (Renan Velly / Yves Postic)
La lumière (Hervé Richon)
Judy Garland (Yves postic, Virginie Jeanne / Yves Postic)
Sous les arbres (Yves Postic, Christophe Postic / Yves Postic)
Une fille dans mon camion (Virginie Jeanne / Yves Postic)
L'hôtel des Papillons (Yves Postic)
* Rue Saint-Denis est une chanson de Fabienne Thibeault
écrite par Y.M.G. et G.
Bergeron (album La vie d'astheure 1977).
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D'APRÈS LE ROI DES AULNES
À la nuit tombée sur le lieu de ta mort
J'ai frôlé les branches
Qui t'ont pris dans leurs bras
J'ai senti le souffle du bois évanoui…
Le Roi des Aulnes m'a fait mal
Il voulait m'enlever du cheval
Partage, cadeau à mon frère, cette chanson incontournable, irréparable, indélogeable, inébranlable, inévitable.
Redoutable.
Écoute, ce n'est rien, qu'une tourterelle qui s'envole à tire d'ailes mais je la pose, cette tourterelle, à deux mètres au-dessus du feu de bois entre nous, que nous ne la mangionspas mais qu'elle s'envole…
Qu'elle ne soit pas, comme nous, prisonnière d'un dieu qui n'existe pas, de ce
triste Roi des Aulnes qui n'a d'autre plaisir dans la non-vie que de jeter par terre les cavaliers que
tous nous tentons d'être, la bouche posée sur la crinière de nos chevaux en un perpétuel baiser d'adieu, embrassant la seule lumière qui compte au monde : celle de l'animal en nous, de la
« bête » qui, au fond, est la seule à ne pas l'être totalement.
Je t'embrasse mon frère.
Le Roi des Aulnes m'a fait mal
Mais j'suis pas tombé du cheval

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