V É RO N I Q U E   P E S T E L


L A   L I G N E   D R O I T E

 

Véronique Pestel, quarante ans, quatre CD plus quelques raretés, des concerts réguliers dans toute la France et ailleurs.

Pourtant, qui du grand public la connaît ?

Que ses chansons ne soient pas calibrées pour entrer dans le moule de la télé et de la radio, d’accord. Mais pourquoi la critique fait-elle la fine bouche, bienveillante certes mais vaguement condescendante devant cette très grande artiste ? Je ne me l’explique pas.

Trop classique sans doute. Un piano, une voix grave et expressive, une diction parfaite, des textes très littéraires, des arrangements exigeants et discrets : trop pour l’auditeur de 2001 ?

Exceptions aujourd’hui, les chansons de Véronique Pestel sont de celles que l’on peut lire.  Et les poèmes d’Aragon, de Tristan Corbières, de Louise de Vilmorin ou d’Albertine Sarrazin qu’elle se plaît, entre autres, à mettre en musique, trouvent tout naturellement leur place aux côtés de ses propres textes.

Évidemment, au regard d'une écriture chansonesque qui se résume souvent, depuis le début des années 80, aux jeux de mots post-gainsbouriens, ça dénote.  Véronique Pestel joue avec la langue, réveille des mots oubliés, manie en experte l’antiphrase et la paronomase.  Et elle fait les liaisons, c’est dire !  Pour l’apprécier, il faut prendre le temps de l’écouter vraiment.

On compare souvent Véronique Pestel à Barbara. Hormis par l’interprétation des débuts qui rappelait parfois la Dame en noir, je ne vois que peu de rapport entre les deux artistes. C’est plutôt du côté de Brel ou de Ferré que se situeraient les racines de Pestel mais celle-ci s'est, surtout, construit un univers très personnel.

Un univers concret où l’environnement, rural ou urbain, est très présent, où les sensations et les sentiments se mêlent intimement, où le présent englobe le passé.  Un monde très sensuel et joyeux, et en même temps très lucide, où la mort rode, jamais très loin.   Une écriture qui bannit tout euphémisme ou faux fuyant, jusqu’à la cruauté parfois.  Un monde où l’on croise plein de gens, beaucoup de vieilles dames, quelques enfants mais peu d’hommes. Où les « petites gens », « ceux dont on ne parle pas », sont chez eux.  Écoutez le drame de Jeanne Hébuterne, épouse suicidée de Modigliani :

N’est pas Frida la Mexicaine
Ni Delaunay ni Laurencin
N’est pas plus peintre qu’écrivaine
Jeanne Hébuterne est moins que rien

N’est pas l’épouse légendaire
N’est pas plus Elsa que Gala
D’un génie la muse ordinaire
La Jeanne n’en fut pas moins là

( Sur Laisse-Courre, deuxième album, piano-clarinette-percussions, magique)

Si le souvenir nourrit profondément toute son oeuvre, Véronique Pestel n’en est pas pour autant attachée à un passé mythique, idéalisé. Le monde contemporain est bien présent.  Tiens, Internet par exemple, ou la vanité et la vacuité de la société de communication :

Clairs papiers sombres écrans
Claviers gris sourds de musique
Nos écrits de pauvres gens
Font des fleuves aphasiques

Ca vient mourir dans des lacs
Des miroirs de librairie
Ca tient boutique et ça claque
Ce qu’on dit

(Babels, chanson titre du dernier album)

Sous la plume de Véronique, l’exclusion est très loin du politiquement correct :

Les paumés qui rappellent les Béatitudes
A nos mémoires sélectives et couchées
Nous sont irrespirables et la bonne attitude
Est de passer devant les narines bouchées

Les miroirs qu’ils nous tendent ont le tain du désastre
Quand les monstres en nous veulent y reconnaître
La propre puanteur de notre propre crasse
Et l’éclat dérangeant de leurs yeux en fenêtre

(Les Paumés, insoutenable, deuxième album)

Crudité aussi mais tendresse pour L’alouette tout en cheveux gris :

La dame était blanche comme un chou pourri
La dame était vieille comme une manie
Je crève, dit-elle
Seule, en maladie

(Rue de la Roquette, curieuse comptine du dernier album, virevoltant éloge de l’euthanasie)

Mais, parallèlement à ce regard aigu et sans complaisance sur le monde, Véronique Pestel c’est aussi (et parfois en même temps) la joie de vivre, la sensualité, voire la sexualité, exposées avec simplicité :

La peau de ton ventre
S’est prise à ma peau
Tu deviens mon centre
Mon appeau

(...)

Le sommeil aimante
L’amour en sa forme
Et nos corps s’endorment
En in-folio

(En sa garde, sur le troisième album L’appeau des mots, en public, piano-guitare)

Ou encore :

Ne me dis pas le temps qu’il est
Laisse-moi te prendre aux Anglais
T’ouvrir en long comme un galet
Contre une vague

Et cette image presque douloureuse du désir dans lequel elle semble vouloir se noyer :

Plus noir que l’eau
Cet avenir
Il me le faut
Je vais venir
Si je délire
A demi-mots
Je vous désire
A pleine peau
Blanche de nuit
Cette fenêtre
Sur mon envie
De vous connaître
Voici ma vie
La mort à naître
Est loin d’ici

(Plus noir que l’eau, deuxième album)

L’enfance est très présente aussi, mais sans aucune mièvrerie. Écoutez La Maison de l’Haÿ (sur La parole de l’autre, premier album, en public, seule au piano) : la relation fusionnelle d’une gamine avec sa grand-mère, la découverte de la sensualité auprès des femmes du marché, l’attente de la mère absente et la haine d’un père « tout gentil » mais de trop dans cet univers de femmes.

L’enfance encore quand Véronique rend hommage à sa « mamie métisse » , une chanson à la fois profondément joyeuse et irrémédiablement triste :

Tu aurais pu te croire jolie
Avec ta peau noire de jais
Mais tu nous disais Mamie
Que tu étais café au lait

(...)

Noir et nègre sont des mots
Dont tu m’as transmis la peur
Quand un homme est noir de peau
Je dis qu’il est de couleur

Ce sont des grains de pudeur
Pour sabler le poids des mots
Chez ceux qui n’ont pas l’honneur
D’être vraiment blancs de peau

(Premier et troisième albums)

Si la mélancolie est constante dans ses chansons, Véronique Pestel sait aussi se faire conteuse dans de pures fantaisies assez irrésistibles, surtout sur scène. Un exemple, sur le dernier album : le drame du Loup qui doute, son univers sauvage anéanti par « tous ces yétis qui vététètent au fond des bois ».

Sur le même album, et dans la même veine, La Mimi de Saint-Julien : Véronique y rend hommage à ses « marraines, ses amies, ses pareilles». On y croise Barbara bien sûr, mais aussi Anne Sylvestre, Francesca Solleville, Danièle Messia, Cora Vaucaire, Colette Renard, Juliette Gréco, Sapho, Catherine Ribeiro, Fabienne Pralon, Mouron, France Léa, Marie-Paule Belle, Angélique Ionatos, Anna Prucnal, Clémence Desrochers, Pauline Julien, Renée-Claude, Gribouille, Christine Sèvres... De quoi se faire une idée de la famille artistique de Véronique Pestel.


© Sylvain Salaün / Zoomrang Avril 2001

 

pestel1.jpg (8339 octets)

LA PAROLE DE L'AUTRE
1992

Enregistrement public : Espace Tonkin-Villeurbanne
Paroles, musique de piano : Véronique Pestel

La mamie m’a dit
Le monstre
La parole de l’autre
La maison de l’Haÿ
Peurs d’enfant
Le jardin fut anglais
Deux fois un
Caméléon
Lendemain de scène
Si je savais
La maldonne
Mamie métisse
Vives de ma vie
Vanina s’en va
Terre
Corps de la misère
Complainte de Pablo Neruda (poème de Louis Aragon)

pestel2.jpg (9827 octets)

LAISSE-COURRE
1995

Paroles et musiques, piano : Véronique Pestel
Orchestrations, arrangements, direction musicale : Christian Boissel
Clarinettes : Bruno Sansalone
Percussions, batterie : Jean-François Roger

Laisser-courre (poème de Tristan Corbière)
Chagrin
La perte
Les silences
Qui sépare ?
Statue de sel
Plus noir que l’eau
Dérive
Les mouettes
Pays chaud
Des jeunes gens
Jeanne Hébuterne
Les paumés
Ni fait ni à faire
Les hommes qui
Double (poème de Liliane Wouters)

 

pestel3.jpg (10157 octets)

L'APPEAU DES MOTS
1997

Enregistrement Public - Théâtre de Dix heures - Paris
Paroles et musiques, piano : Véronique Pestel
Guitares, voix : Pascal Tafuri

Faite
Toujours tracer (musique de Pascal Tafuri)
Les mots du pire
L’amour (poème de Louise de Vilmorin)
Mémoire
As-tu vu le roi ?
Les mains (paroles et musique : Marie Zambon)
Heureuse est la peine (poème de Pernette du Guillet)
Peau-d’âme
Mamie métisse
En sa garde
Tango de Soledad
D’ouest en est
Mie d’amour
Boogie boum
D’un âge à l’autre
Zazoune
Quand j’entrerai pour toi (poème d’Andrée Sodenkamp)
Berceuse en fa
Menuet (d’après Jean-Sébastien Bach)
Les couettes de Satan
A la volée (musique de Pascal Tafuri)

pestel4.jpg (8908 octets)

BABELS
2001

Paroles et musiques, piano, guitare : Véronique Pestel
Orchestrations et direction musicale, piano, claviers : Michel Précastelli
Guitare, voix : Pascal Tafuri
Flûte en sol, sax soprano : Xavier Cobo
Contrebasse : Jean-Philippe Viret
Percussions : Jean-Paul Batailley
Violons : Christophe Guiot, Elisabeth Pallas
Alto : Jean-Marc Apap
Violoncelle : Philippe Nadal

Les chemins
Babels
Rue de la Roquette
Le brouillard
Les marchands
Le pour et le contre
Le temps
Le déshérité (poème de Joë Bousquet)
Le loup qui doute
Je suis en partance (poème d’Albertine Sarrazin, musique d’Alain Poirier)
La Mimi de Saint-Julien (musique de Michel Précastelli)
Rue d’Amsterdam (poème de Jacques Roubaud, musique de Pascal Tafuri)
Pierres (poème de Louis Aragon)