gpach.jpg (15266 octets) G E N E V I E V E    P A R I S

Achevez-moi ou La Mort du Cygne

© Web Master / Zoomrang Septembre 2000




Achevez-moi Monsieur
Achevez-moi
Regardez-moi au fond des yeux
Vous y verrez comme un appel
Le cri
De la terre et du ciel

Le quatrième album de Geneviève Paris (1982) ne s'est jamais intitulé Achevez-moi, mais bien : Ce soir.

Ce soir je vais te voir
Ce soir je vais te voir
Ce soir ce soir
Je vais te voir

Choix étrange, en apparence inexplicable, les extraits ci-dessus étant assez représentatifs des deux chansons précitées, que tout oppose : et leurs textes (l'un splendide, l'autre banal), et leurs musiques (l'une inspirée, l'autre... banale).

Et pourtant, ce choix en apparence inexplicable apparaîtra, les années 80 puis hélas 90 passant, comme la préfiguration parfaite du choix discutable que posera Geneviève à l'immédiat lendemain d'Achevez-moi/Ce soir, artistiquement s'entend : celui sinon d'une «reddition», du moins d'une normalisation, principalement musicale, mais parfois aussi textuelle.

Étonnant?  Il suffit d'écouter avec le coeur.  D'entrée de jeu, dès les premières notes d'Achevez-moi, l'avertissement est lancé :

Je suis un goéland blessé
Un grand oiseau qui s'est brisé
Faut-il qu'on me laisse inachevé?

Une île un palais peuvent se dresser

Surgir d'un océan glacé
Tandis que moi j'agonise
À petit feu comme Venise...

Achevez-moi Monsieur!

C'est bel et bien en une Venise, en sa Venise dévastée, que Geneviève Paris, prématurément agonisante de sa vie de grand oiseau libre, nous convie une dernière fois à l'aube crépusculaire des années 80. 

Si Thierry Séchan tient la plume, c'est bien Geneviève qui, une à une, se départit des siennes, devant nous.  Pour s'envoler ou s'écraser?  Tous les départs, toutes les envolées sont respectables, cela seul compte.

Ce soir ce soir
Je vais te voir...

En attendant le grand soir, cet ultime après-midi vénitien est plus que gris : noir d'encre.

Venise...

Cette Venise-là, bien sûr, n'est pas en Italie.  Que la Venise de Paris s'appelle comme elle, Montréal, ou les deux à la fois, qu'importe?  L'Atlantique de la douleur s'y est engouffré, et rien, rien, n'arrêtera le raz-de-marée.

Dans la ville où je m'ennuie
Je me dis
Mais qu'est-ce que je fais ici
Je veux rentrer chez moi

Sous la pluie le fleuve est gris
La nuit
Étouffe tous mes cris
Je veux rentrer chez moi

Venise, Paris ou Montréal, la maritimité physique des lieux est hors sujet.  Les cris de Geneviève, tellement moins étouffés qu'elle ne le chante, sont plus perçants que jamais. Ils résonnent de plages en plages, noires, sur vinyle à défaut de mer porteuse :

J'voudrais danser sur les galets blancs
Brûler ma vie dans l'Outre-Mer
Me blottir dans le bleu de l'océan
J'voudrais voler comme Peter Pan

J'voudrais tant
Mais j'peux pas
Maman moi j'me noie
Dans un verre

Une verre, un bar, une cigarette, dernier écran de fumée contre la pluie grise des villes, qui ne  transperce pas que la peau :

En tirant sur une cigarette
On peut faire un trou au coeur de la nuit
On va peut-être faire apparaître
Quelqu'un qui nous changera de vie
Et nous emmènera loin d'aujourd'hui

Silence. 

Les voiles de l'adieu ou de l'au revoir gonflent, gonflent et gonflent encore, si loin pourtant des ports que d'autres chantent par amour, qu'ils soient de Vancouver ou d'Amsterdam.  Ce n'est pas de port mais d'aéroport, de rampe de lancement dont il s'agit ici.  Il faut partir, partir, loin d'ici, pour ceux qui sont restés et n'en sont pas revenus.

Mais si... mais si ?

Se ruer une dernière fois à travers la ville grise, jusque là-bas, «là», où tout s'est arrêté. 

En une ultime tentative d'inverser le cours des choses, taper, taper de toutes ses forces dans ces foutues portes closes, dures, froides et mortes, si étrangères à celles des jardins où dorment les roses à court d'éveil :

Laissez-moi entrer
Dans cette maison de fous
Je suis venue le chercher
Sans rendez-vous

Laissez-le tranquille
Nous n'avons pas besoin de vous
Il est si fragile
Vous allez le rendre vraiment fou

Stop !

Quand la douleur se fait trop vive, l'image se bloque, le film grille sous la lampe.  Loin du lion qui rugit, deux mots éclatent brièvement la nuit - THE END - et puis : plus rien.

Seuls les mots, désormais, peuvent dire le passé, la fierté, volée :

Dans la rue y a des enfants maudits
Qui s'entretuent sur les airs de barbarie
Y a des fillettes au bout d'la nuit
Qui font la quête sur les trottoirs gris

Les sentinelles de la capitale
Ont l'coeur rebelle et noir comme un canal
Le jour se meurt au fond des cathédrales
Les enfants d'choeur abandonnent la chorale

Mais Toi et Moi
Sans foi ni loi
On traverse la ville
Le coeur tranquille

Toi et Moi
Sans foi ni loi
On traverse la rue
Comme des anges déchus

Dans Venise endormie, l'heure est venue.

Ce soir ce soir...

Geneviève a-t-elle voulu se faire plus belle que jamais?  Elle l'est.

Ce soir ce soir
Je vais te voir...

Elle s'élance dans les rues vénitiennes : elles seules, elle seules sentent la mer.

Sans piano ni guitare peut-être mais le coeur intact, Geneviève vogue vers son premier vrai rendez-vous d'amour. 

Découvrir celui
Ou celle qui a les yeux
Pleins de paysages
De villes et de visages
De toutes les sortes de voyages
Qui l'on fait arriver ici
En cet instant
Et dans ce pays

Plus de réelles nouvelles depuis.

Sinon, de temps à autre, de loin en loin, une lueur, dans la nuit américaine.

Sur l'étang au mois de mai
Je naviguais
Mon bateau dansait
L'eau était dorée

Entre deux plaintes du vent
Soudain j'entends
Le gémissement
D'un grand cygne banc

A deux pas de mon bateau
Il était couché
Son long cou d'un long couteau
Était transpercé
Je l'ai soigné

Quand la plaie fut refermée
Cicatrisée
Il m'a raconté
Un conte de fée

Il m'a dit
«Si tu le veux je peux exaucer
L'un ou l'autre de tes voeux pour te remercier»
J'ai accepté

Et je glisse lentement
Sur mon étang
Je suis maintenant
Un grand cygne blanc

 

Achevez-moi / Ce soir est un album
d'une beauté et d'une sensibilité absolument bouleversantes.

  Thierry Séchan a su «écrire» Geneviève Paris comme personne,
mieux sans doute qu'elle même n'est parvenue à le faire à ce jour.

Geneviève a su dessiner aux mots de Thierry
les habits de lumière noire qu'ils méritaient,
et les en parer sans excès.
Batterie, basse, piano, sax.
Quelques claviers.
Voix.

Tous deux ont ainsi donné naissance à huit chansons inoubliables.

Il y a longtemps que je t'aime
Jamais je ne t'oublierai

 

 

gpachalb.jpg (18248 octets) ACHEVEZ-MOI / CE SOIR
Vinyle LL751 - CD : Non
1982

1- Achevez-moi
2- En tirant sur une cigarette
3- Laissez-le tranquille
4- J'voudrais tant
5- Je rentrerai chez moi
6- Ce soir je vais te voir
7- La maison
8- Dans la rue
9- Le cygne