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BALTIMORE
HUMMINGBIRDS DO FLY
ÉCRIVEZ À L'AUTEUR

 


Dans la vie, vient toujours un moment où le temps semble arrêter son cours, comme si on se retrouvait en apesanteur au-dessus d’une faille abyssale. Un moment particulièrement imprécis entre vie et mort, passé et avenir, douleur et joie, entre véritable lourdeur et absolue légèreté. Avec ce sentiment étrange d’être tout à fait anesthésié et de n’avoir pourtant jamais été aussi pleinement conscient du monde qui nous entoure.

En cet instant, tout nous semble possible sans que l’on n’ait cependant à prendre une quelconque décision. On se contente de regarder ce ciel ouaté, rose, pourpre et jaune, où gronde un orage qui peine à se déclarer ouvertement. Comme lui, on se sent prêt à se déchirer des peines emmagasinées, mais rien ne tonne vraiment en nous. Ni la chute ni la rédemption ne sont à l’ordre du jour. Rien n’est à l’ordre du jour en vérité, si ce n’est le jeu de lumières de lucioles venues d’on ne sait où et le ballet de colibris langoureusement enivrés du parfum de fleurs au parfum trop capiteux.


And hummingbirds do fly


On écrase quelques larmes intérieures, mais on sent toutefois que notre regard n’a jamais été aussi doux et tendre. Qu’il fait bon dans l’œil du cyclone. Jamais on a été si fragile et si puissant en même temps. Jamais aussi vivant.

 

And they hide their faces
And they hide they eyes
‘Cause the city’s dying
And they don’t know why
Oh Baltimore
Man, it’s just hard to live
Oh Baltimore
Man, it’s just hard to live, just to live

Et ils dissimulent leurs visages
Et ils dissimulent leurs yeux
Parce que la ville agonise
Et qu’ils ne savent pas pourquoi
Oh Baltimore
Que c’est dur, juste de vivre
Oh Baltimore
Que c’est dur de vivre, juste de vivre

 

En ce moment de grâce, on sait bien la difficulté d’être, mais les fantômes se font  caressants, et les « pas encore nés » attentionnés. À la croisée de milliards de chemins, on s’agenouille et, enfin, on s’accorde un repos que les années passées et celles à venir nous imposent, mais que l’on n’a jamais osé s’offrir totalement. On n’a plus mal au monde, plus mal à l’ego, plus mal du tout. Qui aurait pu croire que, le cœur, le corps et la tête rompus, on se sente aussi bien?

Je t’aime. Je ne sais pas à qui je m’adresse, je ne te connais pas, tu es un et des milliers. Je t’aime, mais je n’ai ni besoin ni envie de rien. Je t’aime si simplement. Me voici enfin humain, divinement humain. L’humanité passe son temps à chercher Dieu dans les cieux alors qu’il est en chacun de nous. Révèle-moi, révèle-toi.

Je suis comme toi : je ne suis plus qu’un point dans l’univers, un point absolument essentiel. Regarde-moi, regarde-toi mieux : tout doit changer. Adieu la peur, adieu l’orgueil : tout peut changer. Si je ne croyais pas à cette révolution, les colibris mourraient foudroyés sur place, et nous-mêmes n’aurions plus notre place sur Terre. Tout doit changer.


Hummingbirds do fly


Un peu plus de paix dans nos regards, un peu plus de vie, et si paradoxal que cela paraisse dans nos sociétés occidentales, un peu plus de mort douce aussi.

 

My father always promised me
That we would live in France
We'd go boating on the Seine
And I would learn to dance

We lived in Ohio then
He worked in the mines
On his dreams like boats
We knew we would sail in time

All my sisters soon were gone
To Denver and Cheyenne
Marrying their grownup dreams
The lilacs and the man

I stayed behind the youngest still
Only danced alone
The colors of my father's dreams
Faded without a sound

And I live in Paris now
My children dance and dream
Hearing the ways of a miner's life
In a language they've never seen

I sail my memories of home
Like boats across the Seine
And watch the Paris sun
As it sets in my father's eyes
Again

Mon père m’avait toujours promis
Que l'on vivrait en France
Qu'on irait en bateau sur la Seine
Et que j’apprendrais à danser

 Nous vivions dans l’Ohio alors
Il travaillait dans les mines
Sur ses rêves comme des bateaux
Nous savions que nous voguerions à travers le temps

 Bientôt toutes mes sœurs sont parties
Pour Denver ou Cheyenne
Mariant leurs rêves d’adultes
A du lilas et à l'homme

 Je suis restée derrière, la plus jeune
Et j’ai dansé seule
Les couleurs des rêves de mon père
Se sont évanouies sans un bruit

 Je vis à Paris aujourd’hui
Mes enfants dansent et rêvent
Découvrant la vie d'un mineur
Dans une langue qu’ils n’ont jamais connue

Je fais voguer les souvenirs de mon enfance
Comme les bateaux sur la Seine
Et je regarde le soleil de Paris
Se coucher dans les yeux de mon père
À nouveau

 

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BALTIMORE... AND THEN MORE
ÉCRIVEZ À L'AUTEUR

 

Cet instant d’abandon et d’universalité, je l’ai vécu un soir, au cœur des Smoky Mountains, aux États-Unis. C’était à n’y pas croire, et pourtant c’était d’une indéniable évidence. Les lucioles, l’orage, les colibris : rien n’a été inventé.

Ne donnant ni dans la philosophie new-age ni dans la fumette, j’ai eu immédiatement conscience de la rareté de ce moment. J’ai donc pensé ne pas le revivre de sitôt.

Puis, un jour, on m’a fait découvrir trois chansons de Nina Simone, extraites de son album Baltimore, datant de 1978 : Baltimore, signée Randy Newman, Everything Must Change et My Father. Art mineur, art majeur, la chanson? Diable, qu’il faut se foutre de cette distinction à la con… Ces trois chansons étaient exactement l’illustration sonore de ce moment fabuleux vécu au sein des Smoky Mountains, et le lieu importe finalement peu.

Quand trois chansons touchent d’une façon très simple au divin, eh bien, peu importe la qualité estimée de l’art. Il est essentiel, voilà tout.

Baltimore de Nina Simone vaut par ces trois chansons, et peu par le reste de l’album. Tout, dans la voix de Nina, investie, dans les paroles et dans la musique, pleure tendrement d’amour. Tout pleure d’amour et jamais ne pleurniche sur lui-même.

Baltimore n’a pas été une des plus grosses ventes de celle qu’on a retenue, à grand tort, comme l’interprète d’un tube unique, My Baby Just Cares For Me. Mais ce fut sans doute l'une de ses oeuvres essentielles, juste pour et par ces trois chansons.

Nina savait chanter le plus important. Elle mettait sa vie dans chacune de ses notes. Elle savait mieux que quiconque distiller le sel amer de ses regrets et remords, offrir le plus confiant de ses sourires et la caresse de ses mains jointes.

Nina savait mieux que quiconque le vol des colibris. Tout simplement. Si gracieusement. Et son chant, même si elle n’en a jamais eu conscience, a tout fait changer en moi.

Nina n’est plus, mais il faut la redécouvrir, comme on redécouvre, un soir au hasard, que sa propre vie est d’une essentialité absolue.

 

Everything must change
Nothing stays the same
Everyone will change
No one and nothing remains the same

The young becomes the old
And mysteries do unfold
‘Cause that’s the way of time
Nothing and no one stays the same

There are so little things in life
You can be sure of
Except that rain comes from the clouds
Sun lights up the sky
And humming birds do fly

Everything must change

Tout doit changer
Rien n'est immuable
Chacun changera
Rien ni personne n'est immuable

Le jeune devient vieux
Les mystères se dénouent
C'est la loi du temps
Rien ni personne n'est immuable

Il y a si peu de choses dans la vie
Dont on puisse être sûr
Si ce n'est que la pluie vient des nuages
Que le soleil  illumine le ciel
Et que les colibris volent

Tout doit changer




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ÉCRIVEZ À L'AUTEUR

 

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BALTIMORE
1978

         

Baltimore
Everything Must Change
The Family
My Father
Music For lovers
Rich Girl
That’s All I want From You
Forget
Balm In Gilead
If You Pray Right


Merci au plus grand des lièvres pour la découverte de Baltimore : la vie est essentielle, les rongeurs à grandes oreilles aussi.