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H U B E R T  M O U N I E R
L E   G R A N D   H U I T
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MERCI POUR LE PARADIS QU'ON PERD


On l’a tellement vu se désarticuler en chantant à tue-tête « Chic planète, dansons dessus » dans un décor de BD eighties, on l’a tant et tant entendu répéter « Bois ton café, c’est moi qui l’ai fait » entouré de ses deux comparses de l’Affaire Louis Trio, on se souvient tellement de sa mine de gamin facétieux qui se gondole après avoir fait une bonne blague, qu’on est presque étonné qu’il puisse avoir aujourd’hui presque quarante ans, une douce gravité dans le regard, et quelques illusions perdues…

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Et pourtant…  Hubert Mounier, ex chanteur-auteur-compositeur de ce trio prétendument ludique avait déjà offert bien des indices de sa fêlure à travers les trois beaux albums que furent, au début des années 90, Sans légende, Mobilis in Mobile et L’homme aux mille vies.  Mais comme souvent dans un monde qui ne retient que les tubes, si on avait bien noté la parenté d’humeur légère entre Hubert Mounier et Charles Trenet, on a beaucoup trop ignoré son inquiétude tenace face au monde qui nous entoure, et qui a plus à voir avec la veine de La folle complainte que celle de Y’a d’la joie.

Avec Le Grand Huit, Cleet Boris, enfin redevenu Hubert Mounier pour le meilleur et pour toujours, livre un magnifique album sur sa part d’ombre, un bijou de pudeur et d’inquiétude. Certes, on y retrouve ces mélodies évidentes dès la première écoute, qui soudain se déploient et explosent avec brio, sans jamais renoncer à une vraie subtilité harmonique. Et c’est peu dire que ce garçon est certainement un des mélodistes les plus talentueux de notre époque.

Mais la vraie surprise de ce disque, son incontournable humanité, réside justement dans l’économie de moyens dont il a su faire preuve pour se mettre à nu. Là où L’Affaire Louis Trio bastonnait avec bonheur, donnait dans le gros son généreux et intelligent, Hubert Mounier, au contraire, choisit la confidence pour expression dominante. Ce qu’il a perdu en brillance, il le gagne en intériorité. Et c’est mieux que touchant, c’est souvent bouleversant !

Dire qu’Hubert Mounier est un bon chanteur serait presque faire injure à son talent.  Il est bien plus que ça.   Malgré son évidente puissance, il ne cherche pas à masquer les lassitudes et les timidités de sa voix.  Rien n’est caché sur ce disque, particulièrement dans les chansons dépouillées : pas une faiblesse, pas une reprise de souffle, pas un claquement de langue.  Et l’album tout entier a été pensé avec cette modestie exigeante, pour mieux souligner la fragilité du propos.  On a l’impression que la batterie a été prise dans un garage au fond du jardin, que la basse ronfle maladroitement, qu’on se trouve dans une chambre, dans une rue en ville, ou accoudé au balcon d’un petit hôtel en bord de mer, bref, on a tout sauf la sensation d’être dans un studio techniquement sophistiqué, alors même que la production de ce disque est infiniment « pensée ».

Et c’est là qu’il faut parler du formidable travail de Benjamin Biolay, arrangeur subtil, dont la sensibilité hors-du-commun est en passe de créer l’électrochoc le plus doux qu’on puisse rêver pour la chanson française.  Par petites touches, ici ou là, une flûte traversière à la manière de Debussy, des chœurs et des cordes tantôt inspirés de Ravel, tantôt des Temptations, quelques craquements de vinyles, une fanfare triste de place de village, des programmations volontairement floues, ou encore quelques rythmiques pop quasi désossées, réussissent à nous rendre encore plus palpables les tourments intérieurs d’Hubert Mounier.

Ainsi la chanson-titre, Le grand Huit, sorte de déclaration « sport » à son ex après une séparation douloureuse, se voit assombrie par une programmation lancinante qui en dit long sur la détresse intérieure ressentie dans un moment aussi difficile…

C’est ici qu’on se quitte
Je vide mon verre à la suite
C’est fini, on est quitte
Et je descends du grand huit
Merci pour le paradis qu’on perd
Merci pour le dernier verre
Merci pour ces souvenirs sans suite
Merci pour le grand huit

Ou encore La vue sur la mer au climat quasi crépusculaire, pour un constat d’échec sentimental.  Basse pesante, vagues inexorables laissant presque « entendre » un ciel bas et lourd, aux couleurs de suicide.

Plus lourd encore, le rire impuissant du vieil Adam après la fin du monde, attendant désespérément la nouvelle Eve, sans trop y croire…

Les tours de Babel
Ont disparu
Dans l’étincelle
Et le vieil Adam
A nouveau nu
N’attend plus qu’elle
Rien ne vit
Dans ce désert si vide
Qu’il n’a même plus de larmes
Le silence est le pire des vacarmes…

Si bien des textes d’Hubert Mounier traitent de la rupture ou de l’abandon par l’autre, ce sont les inquiétudes d’un grand adolescent désillusionné qu’il exprime le plus fortement, avec ici ou là une maladresse d’écriture qui contraste avec la profondeur de ce qu’il dit.  Et c’est loin d’être gênant.  C’est comme s’il faisait le pont entre ses espoirs « d’avant », et ce qu’il en reste aujourd’hui, en toute vulnérabilité…

Pourtant, au-delà de ce trouble avoué sans complaisance, Le Grand Huit est aussi l‘album d’un homme convalescent, qui souffre encore de ne pouvoir lutter efficacement contre les folies meurtrières des hommes et le désamour, mais qui, en dépit de cette impuissance, retrouve peu à peu l’appétit de la vie…

Passe le goût des autres
Le goût de rien
Puis ça revient…
Depuis tout ce temps
Tout ce temps file et s’envole
Que reste-t-il
De ces moments difficiles ?
Quelques mots d’amour
Et deux trois rêves bien utiles
Quelques amis
Tout aussi forts que fragiles…

Un homme qui reprend goût aux plaisirs les plus simples, admire délicatement la jolie fée qui s’endort près de lui, retrouve par instants les grooves imparables qui ont fait les beaux jours de l’ALT, et boucle la boucle de son disque en revenant sur son ancienne promesse, désormais caduque, de ne plus écrire de chansons…

Comme il a eu raison de changer d’avis !


Olivier Prou © Zoomrang Avril 2001

 

LE GRAND HUIT
Hubert Mounier
2001

Nelson
La rivière
La vue sur la mer
Le grand huit
Depuis tout ce temps
Le même ciel
Une fée
L'homme et la jungle
Adam
Et pourtant
La nuit la plus longue

PAROLES ET MUSIQUES
Hubert Mounier

RÉALISATION ET ARRANGEMENTS
Benjamin Biolay

Piano / Guitares / Basse / Batterie / Percussions / Cordes / Cuivres / Contrebasse / Wurlitzer / Claviers / Programmations

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