

Et pourtant
Hubert Mounier, ex chanteur-auteur-compositeur de ce trio
prétendument ludique avait déjà offert bien des indices de sa fêlure à travers les
trois beaux albums que furent, au début des années 90, Sans légende, Mobilis in
Mobile et Lhomme aux mille vies. Mais comme souvent dans un
monde qui ne retient que les tubes, si on avait bien noté la parenté dhumeur
légère entre Hubert Mounier et Charles Trenet, on a beaucoup trop ignoré son
inquiétude tenace face au monde qui nous entoure, et qui a plus à voir avec la veine de La
folle complainte que celle de Ya dla joie.
Avec Le Grand Huit,
Cleet Boris, enfin redevenu Hubert Mounier pour le meilleur et pour toujours, livre un
magnifique album sur sa part dombre, un bijou de pudeur et dinquiétude.
Certes, on y retrouve ces mélodies évidentes dès la première écoute, qui soudain se
déploient et explosent avec brio, sans jamais renoncer à une vraie subtilité
harmonique. Et cest peu dire que ce garçon est certainement un des mélodistes les
plus talentueux de notre époque.
Mais la vraie surprise de
ce disque, son incontournable humanité, réside justement dans léconomie de moyens
dont il a su faire preuve pour se mettre à nu. Là où LAffaire Louis Trio
bastonnait avec bonheur, donnait dans le gros son généreux et intelligent, Hubert
Mounier, au contraire, choisit la confidence pour expression dominante. Ce quil a
perdu en brillance, il le gagne en intériorité. Et cest mieux que touchant,
cest souvent bouleversant !
Dire quHubert Mounier
est un bon chanteur serait presque faire injure à son talent. Il est bien plus que
ça. Malgré son évidente puissance, il ne cherche pas à masquer les lassitudes
et les timidités de sa voix. Rien nest caché sur ce disque,
particulièrement dans les chansons dépouillées : pas une faiblesse, pas une
reprise de souffle, pas un claquement de langue. Et lalbum tout entier a été
pensé avec cette modestie exigeante, pour mieux souligner la fragilité du propos.
On a limpression que la batterie a été prise dans un garage au fond du jardin, que
la basse ronfle maladroitement, quon se trouve dans une chambre, dans une rue en
ville, ou accoudé au balcon dun petit hôtel en bord de mer, bref, on a tout sauf
la sensation dêtre dans un studio techniquement sophistiqué, alors même que la
production de ce disque est infiniment « pensée ».
Et cest là
quil faut parler du formidable travail de Benjamin Biolay, arrangeur subtil, dont la
sensibilité hors-du-commun est en passe de créer lélectrochoc le plus doux
quon puisse rêver pour la chanson française. Par petites touches, ici ou
là, une flûte traversière à la manière de Debussy, des churs et des cordes
tantôt inspirés de Ravel, tantôt des Temptations, quelques craquements de vinyles, une
fanfare triste de place de village, des programmations volontairement floues, ou encore
quelques rythmiques pop quasi désossées, réussissent à nous rendre encore plus
palpables les tourments intérieurs dHubert Mounier.
Ainsi la chanson-titre, Le
grand Huit, sorte de déclaration « sport » à son ex après une
séparation douloureuse, se voit assombrie par une programmation lancinante qui en dit
long sur la détresse intérieure ressentie dans un moment aussi difficile
Cest ici quon se quitte
Je vide mon verre à la suite
Cest fini, on est quitte
Et je descends du grand huit
Merci pour le paradis quon perd
Merci pour le dernier verre
Merci pour ces souvenirs sans suite
Merci pour le grand huit
Ou encore La vue sur la
mer au climat quasi crépusculaire, pour un constat déchec sentimental.
Basse pesante, vagues inexorables laissant presque « entendre » un ciel bas et
lourd, aux couleurs de suicide.
Plus lourd encore, le rire impuissant du
vieil Adam après la fin du monde, attendant désespérément la nouvelle Eve,
sans trop y croire
Les tours de Babel
Ont disparu
Dans létincelle
Et le vieil Adam
A nouveau nu
Nattend plus quelle
Rien ne vit
Dans ce désert si vide
Quil na même plus de larmes
Le silence est le pire des vacarmes
Si bien des textes
dHubert Mounier traitent de la rupture ou de labandon par lautre, ce
sont les inquiétudes dun grand adolescent désillusionné quil exprime le
plus fortement, avec ici ou là une maladresse décriture qui contraste avec la
profondeur de ce quil dit. Et cest loin dêtre gênant.
Cest comme sil faisait le pont entre ses espoirs « davant »,
et ce quil en reste aujourdhui, en toute vulnérabilité
Pourtant, au-delà de ce
trouble avoué sans complaisance, Le Grand Huit est aussi lalbum dun
homme convalescent, qui souffre encore de ne pouvoir lutter efficacement contre les folies
meurtrières des hommes et le désamour, mais qui, en dépit de cette impuissance,
retrouve peu à peu lappétit de la vie
Passe le goût des autres
Le goût de rien
Puis ça revient
Depuis tout ce temps
Tout ce temps file et senvole
Que reste-t-il
De ces moments difficiles ?
Quelques mots damour
Et deux trois rêves bien utiles
Quelques amis
Tout aussi forts que fragiles
Un homme qui reprend goût
aux plaisirs les plus simples, admire délicatement la jolie fée qui sendort près
de lui, retrouve par instants les grooves imparables qui ont fait les beaux jours de
lALT, et boucle la boucle de son disque en revenant sur son ancienne promesse,
désormais caduque, de ne plus écrire de chansons
Comme il a eu raison de changer
davis !
Olivier Prou © Zoomrang Avril 2001

LE GRAND HUIT
Hubert Mounier
2001
Nelson
La rivière
La vue sur la mer
Le grand huit
Depuis tout ce temps
Le même ciel
Une fée
L'homme et la jungle
Adam
Et pourtant
La nuit la plus longue |
|
PAROLES ET MUSIQUES
Hubert Mounier
RÉALISATION ET
ARRANGEMENTS
Benjamin Biolay
Piano / Guitares /
Basse / Batterie / Percussions / Cordes / Cuivres / Contrebasse / Wurlitzer / Claviers /
Programmations |


|
|