
IL Y A DES JOURS OÙ
L'ON N'EST PLUS PERSONNE
Quelque part, sans doute à l'aube rouge et noire des années 80, quelque chose s'est endormi au pays des musiques et des mots. Imperceptiblement, les nuits d'abord, les jours ensuite, se sont teintés d'autres choses qui, peu à peu, ont déteint sur nous, fut-ce à notre corps défendant. Insidieusement, nous avons perdu le courage de croire non pas en nos rêves, mais qu'ils puissent aussi être portés par la musique. Nous avons renoncé à par elle nous y accrocher, leur tournant le dos, croyant nous tourner vers l'avenir. Fermant nos gueules, nous avons cru nous dédouaner en ouvrant nos oreilles. Des disques, des disques, nous en avons bouffés, mangeant à notre insu plus souvent au râtelier du diable de l'argent-roi qu'à celui des dieux de l'art, mais quelle importance? Nous avions renoncé au paradis, confortablement avachis dans notre saison en enfer. Grand bien nous fasse : l'avenir de la chanson française n'est plus aujourd'hui exclusivement devant mais aussi derrière nous. Derrière nous où, comme nous aimons tant à le croire, nous n'avons pas laissé que Barbara, Barbara, Brel-Brassens-Barbara-Barbara-Barbara, dont nous aimons tant, quand nous n'en pouvons plus de ce qu'on nous assène, nous vautrer dans le souvenir. Derrière nous, d'autres aussi sont restés, oubliés, emmurés vivants dans l'indifférence de cette foule sentimentale à laquelle nous nous targuons d'appartenir. Nino Ferrer est de ceux-là : son coeur ne bat plus, sa musique vit. Mama Béa Tékielski est aussi de ceux-là : son coeur bat toujours, mais sa musique est quasi morte. Et j'en ai honte.
Je pèse 48
kilos Je pèse le
poids de mes mots Quand je te
les lance Je pèse le
poids d'un chien mort (Mama Béa
Tékieslski, 48 kilos, album Faudrait rallumer la lumière... 1977)
Comment un artiste, ne serait-ce qu'un seul, a-t-il pu en venir à pressentir un sentiment d'abandon tel qu'il puisse donner naissance à ces mots-là? Ces mots de 1977, et tant d'autres, je ne les ai «découverts» qu'au printemps 2000 : pauvre con. La faute aux radios qui ne m'en ont pas matraqué comme elles l'ont tant fait du reste? La faute à ces variétoches cathodiques, sempiternellement planquées à l'abri de Mama Béa Tékielski et de tant d'autres prétendues grandes gueules? Ma faute avant tout. Celle de beaucoup d'entre nous, qui acceptons d'être pris, rayon musiques et mots, pour de simples con-sommateurs. Nous, hommes, femmes pour qui la musique n'est ni tout ni rien, simplement une indispensable passerelle vers nous-mêmes, les autres et le monde qui nous entoure. Est-ce ainsi que les Hommes, dont nous nous disons, vivent? Que les baisers de Mama Béa, à défaut de nous avoir suivis, nous rejoignent. Qui est Mama Béa Tékielski, MBT? Comme le veut le cliché, cette pauvre dingue, d'abord génialement irrévérencieuse, virée foutument dangereuse pour finir carrément out? Pas du tout. Alors... «Folle»? C'était le titre de son premier album, au succès relatif, source pour le tout-Paris branché d'une de ces érections momentanées dont il raffole. Ah, cher tout-Paris branché. Bandé, oui, à l'os dès l'automne 1978, en extase à l'Olympia devant Béa à l'occasion de « Balade pour un bébé robot», son 4e album,couronné par un prix Charles-Cros. Prix culte, album culte, et bonsoir l'anamour. «What goes up must come down» : ce qui monte doit resdescendre, et ça n'a pas raté. Les étiquettes assassines étaient prêtes : il a suffi de quelques sbires bien placés pour les apposer. «Plus grande voix du rock français» «Révoltée notoire» « Non médiatisable» C'en fut à toutes fins pratiques fini de Mama Béa, comme de Dufresne jadis, comme de Nina en d'autres temps, comme de Janis autrement. Oh, elle n'a pas lâché, Béa, on l'a lâchée. Peu à peu, on l'a fourguée sur le bas-côté après l'avoir baisée, sa divine langue bien enfoncée dans nos oreilles, mais stop : jamais jusqu'au coeur.
J'ai mal aux
amis J'ai mal à ma
gueule sur les affiches (Mama Béa
Tékielski, album Pas peur de vous, 1980)
1985-1998 : Mama Béa Tékielski persiste et signe dans l'indifférence grandissante, devenue totale lorsque sort en 1991 No Womans' Land. Ce sera, pendant longtemps, son «dernier» album d'auteur-compositeur-interprète. «Du côté de chez Léo», 12 adaptations de chansons de Léo Ferré, sort en 1995 et rencontre le pire : un formidable succès... d'estime. 1998 aurait pu enfin marquer pour MBT la sortie de ce purgatoire auquel on l'avait condamnée sans autre forme de procès, sans l'entendre, sans plus l'entendre, l'écouter : non. Quelques temps après sa sortie fin 98, Indienne, paroles, musiques et voix de Mama Béa, est retiré de la vente par sa maison de disques. Et si on laissait passer, aussi, les rêves de Mama Béa Tékielski? Même tard, qui vaut mieux que jamais? S'il y a des jours où l'on n'est plus personne, il en est d'autres où, à simplement glisser un CD dans un lecteur, on redevient quelqu'un. Le CD de Mama Béa, sobrement intitulé Ma compilation, est de cette trempe. Sur la pochette, sobrement inscrits, ces mots :
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MAMA BEA
TÉKIELSKI
COMPILATION 1994
Musidisc 171442 - 1994
De l'album La
folle (1977)
La folle
Visages
Les pissenlits
L'enfant
Le secret
De l'album Faudrait
rallumer la lumière dans ce foutu compartiment (1977)
La fenêtre
48 kilos
Les mots
Poussières
De l'album Pour
un bébé robot (1978)
Balade pour un bébé robot
Soleils
Les glycines
Faire éclater cette ville
Pourquoi tu cries
De l'album Le
chaos (1979)
Le chaos
Les autres
La maison sur Vénus
Elle habite au fond des mers
De l'album Pas
peur de vous (1980)
L'artiste
Quai de la gloire
Pas peur de vous
De l'album Aux
alentours d'après minuit (1981)
Josiane
Lobotomie
Le mec de Nazareth
Après minuit