
D E R R I È R E L
A V I T R E ( 1 9 7 8 )
UN TEXTE DE SYLVAIN SALAUN POUR
ZOOMRANG
T'as pas les mêmes
couleurs
T'as pas la même voix
T'as pas les mêmes heures
T'as pas les mêmes doigts
Lancinante litanie, Isabelle Mayereau ouvre son deuxième album sur cette irrémédiable Différence.
Différence de l'immigré bien sûr, dont les repères sont caducs sur cette terre
d'accueil si peu accueillante. Différence aussi de l'adolescent, persuadé d'être
incompris, seul à tout jamais. Différence, enfin, de ceux qui se sentent
définitivement étrangers au monde qui les entoure, étrangers aux autres, à eux-mêmes.
Il leur semble impossible de se diluer dans leur environnement, de
s'intégrer. Ils ne peuvent que regarder le monde de l'extérieur, comme de
derrière une vitre, telle celle du bistro qui sépare les deux vies parallèles d'Aquarelle.
Étrange et solitaire compagnonnage :
Tu jouais au flipper
Tout près d'un café noir
Tu épluchais le Monde, Figaro, France Soir
Tu fumais ton Samson roulé à la va-vite
Et je pensais à toi, en face, derrière la vitre
Entre-temps s'ouvrent des fenêtres sur un réel bizarre, que l'on regarde sans le
comprendre, parfois avec effroi :
Dans son école rénovée
L'enfant dérape sur A+B
Oméga l'a bousculé
Son univers a chaviré
Ses cheveux dans l'encrier
Viennent brouiller son papier
Mais qui regarde et que regarde-t-on? Regard direct sur le monde ou regard décalé,
multiplié, morcelé? La schizophrénie guette parfois. Suis-je ici ou là ?
Est-ce que j'existe vraiment?
Ta TV couleur m'entraîne
Sur des mers de kérosène
Sur des flots d'armes à feu
Mon propre corps devient un mystère que je parcours « comme un touriste
traîne sur un port » :
Je me touche les reins
Je me touche les seins
Je fais promener partout mes mains
C'est bizarre
Et la conclusion est sans appel :
J'ai le pied dans un mouroir
Je sais
Pas la peine de nous faire croire qu'on fait
Notre temps et notre histoire
C'est fait
À ces visions de cauchemar succèdent des images paisibles et gaies. L'imaginaire
prend le relais de l'impossible confrontation à un réel toujours fuyant. Plongées
en soi-même dans un univers nourri d'images cinématographiques en noir et blanc (Stars
fantômes) ou de souvenirs d'enfance idéalisés :
Le temps s'étire comme un chewing gum
À faire des bulles de delirium
À me chlorophyller les dents
J'ai quinze ans
Et l'autre dans tout ça ? S'il apparaît c'est toujours ailleurs, médiatisé.
Tu m'écris, jolie chanson d'amour, et à ce jour seul véritable succès de Mayereau
, pourrait faire illusion. Sauf que l'objet aimé y apparaît en creux. Il
n'existe qu'à travers des objets, une écriture, des traces. D'ailleurs,
existe-t-il vraiment?
Tu voyages je voyage
Au fond de mon esprit
Ailleurs, la solitude est plus marquée encore, l'autre est comme aboli dans les
signes de son absence, de « courriers en points virgules » en « téléphone (qui)
me rappelle que tu existes »...
Et, de la quête amoureuse, il ne reste finalement qu'un « tandem imaginaire ».
Faussement enjouées, Les Puces offrent une vision tragique de l'homosexualité,
où la fête et le groupe viennent dissimuler un désespoir insubmersible :
La mine triste au matin
Elles vont se noyer dans leur bain
Pour oublier qu'il n'est pas bien
De préférer les chats aux chiens
Et quand un dialogue s'ouvre enfin c'est avec l'ami disparu. Poignant Souffle en
l'air qui explore le mystère insondable de la mort :
Tu as préféré le camping gaz
Aux somnifères
Et dans ce parfum dégueulasse
Tu as pris la mer
Une drôle de mer
Une drôle de mer
Pourtant, s'il est baigné de mélancolie, ce n'est pas tant la tristesse que l'on retient
de ce deuxième album de Mayereau. Plutôt une forme de sérénité, de sagesse
fondée sur l'acceptation, la résignation. Les images du passé prennent un goût
d'éternité, comme si leur disparition même leur conférait l'immortalité. Rien
n'existe vraiment sauf dans la mémoire. Et l'imparfait devient un éternel présent
quand se clôt l'album sur des cordes magnifiquement arrangées par Jean Musy :
Puis les restos chinois allumaient leurs néons
Paris s'assoupissait étrange hanneton
On trimbalait nos vies presqu'en parallèle
Il reste dans ma tête cette douce aquarelle
UN TEXTE DE SYLVAIN SALAUN
POUR ZOOMRANG

Souffle en l'air (1978)
Différence
Trois kilos
Souffle en l'air
Métamorphose
Palmier plastique
Tu m'écris
Les puces
Coups de gommes
Stars fantômes
Aquarelle
ISABELLE MAYEREAU
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