F R A N C I S   L E M A R Q U E

U n   A i g l e   S u r    L e   D o s

Zoomrang © Web Master Décembre 2000

 

Après-guerre, France.   Bien sûr, Saint-Germain-des-Prés.  Bien sûr le jazz, Boris Vian, Greco, bien sûr encore et toujours ceux d' « avant », Trenet, Piaf, tant d'autres, fin des années 40, années 50...

Mais au tournant des années 60, pratiquement avec la mort d'Edith, sous les vagues annonciatrices du yéyé puis carrément du rock,  tout ce beau monde, pour la « nouvelle génération », prend des allures de créatures muséales : à la trappe.

C'est fini la « vieille musique », ou presque, on l'entend de moins en moins dans la vraie vie, qui compte aussi.   Il suffira d'une Amoureuse pour qu'en une nuit, le sort en semble définitivement jeté.

Post-68.  Brel, Brassens, Barbara, Montand, Greco et consorts plus ou moins apparentés sont toujours là, mais autrement : pour la génération née grosso modo après 60, les « chanteurs populaires », désormais, s'appellent ou s'appelleront, dans le désordre, Polnareff, Clerc, Sardou, Dassin, Souchon, France, Véronique, Françoise...

« Brisure », coupure : avec toutes les nuances et exceptions d'usage, il y a désormais la musique des « vieux » et celle des « jeunes ».

Ce qui a soudain différencié ces deux musiques, les a rendues en apparence quasi étrangères l'une à l'autre?  La poésie des mots?  Non, toujours là, même si souvent plus facile.  La mélodie?   Non, pas morte, loin de là, au contraire.  La source de la brisure, de la coupure, se résume à un tout petit mot de rien, immense petit grain de sable porté, par delà l'Atlantique et la Manche, par un vent dans lequel désormais chacun veut être : le rythme, le beat.

Une chanson, entre toutes, illustre cette brisure musicalo-rythmique : L'homme à la moto, de Piaf.   Avec cette chanson, la grande Edith aura été, début 60, l'une des très rares de l' « ancienne génération » à franchir, et in extremis, le mur du temps mué en mur du son.  Mais Edith avait un aigle sur le dos, déjà prêt à s'envoler... 

Et la vague a déferlé, balayant tout, reléguant Brel, Brassens, Barbara, Regianni, Mouloudji, qui sais-je encore, au rang de chanteurs pour les plus de 20 ans, puis de 30, 40, 50...

Un seul mot résume tout : « désintérêt ».  Mais oui, les textes des Brel, Brassens, Barbara et de leurs proches ou moins proches précurseurs sont vachement bien.  Mais oui, les mélodies sont parfois géantes.  Seulement, plus souvent qu'autrement, ça ne « balance pas » comme on disait à l'époque.  C'est de la « grande chanson », ah ça oui, mais sans être, et tout le hic est là, simplement de la « chanson ».  Nuance subtile, sans doute discutable, mais qui fait toute la différence.

An 2000.  Françoise Hardy ressort des boules à mites Puisque vous partez en voyage, de Mireille et Jean Nohain, autres génies d'avant et d'après-guerre, essentiellement oubliés du cher public : arrangée avec le zeste de modernité qu'il faut, la chanson fait un carton, montrant encore une fois à quel point ce qui sépare l' « avant » de l' « après » tient à peu.  Ce fameux « après » dans lequel, à l'aube des années 60, tout un pays voir tout un Occident s'est musicalement rué, tête baissée, la fleur puis la Play Station entre les dents.

Reproche de vieux con?   Non.  Très franchement, c'est souvent bien beau Damia, Frehel, Patachou ou Montand sauce Ellington, mais honnêtement, qu'est-ce que c'est parfois barbant, « ennuyant ».  Qu'est-ce que ça manque de rythme « évident », ou tout simplement de swing.  Même chez le grand Charles T., pourtant longtemps champion français du swing français très pur d'avant-guerre, ça se traîne de plus en plus, au fil des ans, 60, 70, quasi silence, 90....

Des regrets alors?  Oui par contre, un : que pour l'essentiel, ces vénérés et si géniaux dinosaures dont quelques-uns des noms précèdent, aléatoirement, n'aient pas, dans les 60 ou les 70, su prendre le train de la modernité.  Pas en y sautant pieds joints, mais simplement en « continuant » musicalement à évoluer; rythmiquement plutôt, voilà qui est plus exact.  Ils ne l'ont, le plus souvent pas fait, et voilà d'où vient qu'il existe aux yeux de beaucoup aujourd'hui la « chonson fronçaise » d'une part, et la « chanson française » de l'autre.

Les vénérés dinosaures, donc, n'ont pas pris le train, y mettant à la rigueur le pied un instant pour en sauter au plus vite et se reposer, toujours rythmiquement (parce que pour le reste, attention!) sur leurs lauriers.  À la notoire exception, notamment, de Barbara, dont c'est vrai, la Louve et les Amours incestueuses de 72-3 firent, chacun à leur façon, preuve d'une franche audace beatesque, renouvelée avec l'ultime album de la dame (Barbara 97).  Hélas, qui dit exception dit aussi «règle », et là pratiquement tout le monde y passe.

Tout le monde?  Non.   Ce serait oublier Francis Lemarque.  Francis Lemarque?   Ah oui, À Paris quand un amour fleurit...  Eh ben non justement, pas « que ça » - ce qui serait déjà immense.

En 1992 est paru sur EPM / Une musique un double CD de Lemarque passé pratiquement inaperçu, sinon, infamie, à la Chance aux chansons... et pourtant, pourtant !

Ce double CD, bien avant le coup de génie deux millesque de Miss Hardy, est l'incarnation même du possible de la « greffe » de ce petit plus si essentiel qui a manqué à tant et tant des plus ou moins contemporains de Lemarque : la modernité, trop souvent confondue avec la « prostitution musicale », ce qui, là, pour une rare fois, n'est pas le cas.

Qu'y a-t-il donc sur ce fameux double CD?  36 immenses chansons, pas une de moins, de Francis Lemarque, chantées là, en 92, par Francis Lemarque, sur fond... de synthétiseurs.

Horreur?  Le contraire. Tout cela est, sinon dénué de colossales maladresses et de zouins-zouins nettement en trop, plus qu'extrêmement émouvant : rare et, derrière mais aussi par le fard, très beau.

Qu'elle est belle la voix de cet homme vieillissant entourée par des musiciens qui sont pour lui, et comment le lui reprocher, de « jeunes musiciens avec un son du jour ».  Qu'elle est belle cette voix, étalée, offerte sans prétention, caressant sur ces arrangements froids la chaleur de mélodies et de mots à faire rougir 99 % des rapers français actuels, souvent tendres mais aussi souvent mordants, engagés, lucides, riches en prime d'une puissance rythmique volcanique.  Choc thermique?  Pour sûr, absolument.  Auquel le mur du temps, mué en mur du son, ne résiste pas. 

Edith avait un aigle sur le dos, il s'est envolé.  Francis, en 92, en avait un aussi : écoutez-le planer.

Il est encore temps, il sera toujours temps de faire mentir les chansons tristes.  Qu'il n'y ait pas que Juliette, et quelques braves, à le faire brillamment, mais à notre place.

 

Un inconnu et sa guitare
A disparu dans le brouillard
Et avec lui ses compagnons
Sont repartis emportant la chanson

(Marjolaine, Francis Lemarque / R. Révil, Éd. Caravelle)

 

lemarque1alb.jpg (25317 octets)

FRANCIS LEMARQUE
Francis chante Lemarque 1992
EMP Une Musique 982712

A Paris
Je vais à pied
Mathilda
Rue de Lappe
Bal petit bal
Les routiers
Quand un soldat
Toi tu ne ressembles à personne
Ballade de Paris
Le petit cordonnier
La grenouille
Mon copain de Pékin
Paris se regarde
Le petit môme
L'air de Paris
Marjolaine
La guinguette du bord de l'eau
L'assassin du dimanche

Le temps du muguet
Le monde est grand
C'est de la faute à l'accordéon
Où vont les fleurs
Les deux Léon
Le chômage
Paris de loin
L'orphelin de la java
Le temps des gaufres
La rue fait la fête
New York Paris
Mon frère Kleber et moi
Banlieue Est Banlieue Nord
Le vieux phono
Vacances a Paris
C'est pour vous
Le mur
La chanson des cours