


Dimanche sous la pluie.
La voiture file, le fleuve à ma
gauche expose ses remous.
Jai pourtant des soleils
plein les yeux
Soudain, une guitare rythme le
parcours.
Je pousse le son au maximum,
jentrouvre la fenêtre.
Eh oui, à la radio, cest
bel et bien Voyager, de Jean Leloup.
Chanson accrocheuse à la
première écoute, dont on redécouvre la mélodie à chaque nouvelle dose, sans jamais se
lasser, sans jamais la saisir au vol pour la faire sienne.
Jaimerais parfois marrêter
Trouver un endroit où rester
Mais je naime que voyager
Et je ne fais que passer
(Voyager,
Jean Leloup)
Moi non plus je naime pas trop marrêter.
Je jette un il dans le
rétroviseur : constat de labsence et de la solitude.
Cest le bon moment !
Pied sur la pédale, je pratique
la conduite émotive.
Jaccélère.
Il y a des passagers derrière,
je ne les entends plus.
Les voyages, je les ai dans ma
tête.
Comme des photos défilant sur
une pellicule chromée.
Dans ma bulle, à labri de
la pluie, je peux bien les contempler.
À gauche, ce nest plus le
fleuve, mais locéan.
Il ny a plus de terre que
pour les autres.
De paysages en paysages, je
butine.
De cascades en cascades, je
glisse lascivement.
Et je tombe, du ciel, vers la
mer.
Je pousse un cri animal.
Le loup va plonger.
John ou Johnny the Wolf, Jean
Leloup, peu importe, lauteur-compositeur-interprète en question est insaisissable.
Élevé dans la brousse, fils dâmes voyageuses, sa musique est une liberté.
Lorsquil la crée au Québec, il y a nécessairement une collision. Et
bien des étoiles. On ne voit plus trop clair. Ici, la création, les
trouvailles, lexpérimentation, la véritable originalité, loin des tics branchés,
ne sont pas à la mode.
Non, cest le temps des
cathédraaaaaaaales. Avec ce que cela signifie dimmensité : immense
voix, époustouflante visibilité, grandiloquence mélodique. Or, dans la folie des
grandeurs, il y a vite une impression détroitesse.
Leloup est un artiste, donc une
bête curieuse. Et chercheuse. Assez pour rebuter plus dun fonctionnaire
du showbiz. Assez aussi pour être reléguée à la section "
Rebelle ". Les rebelles ne faisant jamais bon ménage avec le petit
milieu de la musique, ils sont traités pour ce quils sont, des ovnis.
Leloup attire laudace, la
différence. Il ose et propose. Dans un jargon clair, il casse la baraque,
entraînant à chaque détour un nouvel inconditionnel, prêt à le suivre jusque dans les
ruelles de la marginalité.
Là où les banquiers
nessaient pas de remplir les coffres, il convie les courageux à des banquets, des
grands instants de lucididididididididité, comme il dit.
Dans la médias, le bonhomme est
analysé à la loupe comme un parvenu. Non, cette " chose " ne
peut convenir à tous. Et il ne faudrait surtout pas : imaginez le danger !
Un délinquant de quarante ans et
ses disciples anonymes, quelle fumisterie, laisse-t-on sous-entendre.
La création, au Québec,
cest obligatoirement de la folie. Et les fous, il faut les côtoyer avec
mesure : si jamais ils nous convertiraient tous !
Bien sûr, quelques bons esprits
osent défendre Leloup ouvertement. Lindustrie, au fond, ne fait que
sinventer sa couverture proprette. Derrière, il y en a bien des malades, des
désaxés, des clowns sans leur nez. Chut ! Il ne faudrait pas le dire.
Alors Leloup, seul à hurler sur
la montagne lorsque les autres ne sont quau pied à faire les arbres, ne crée pas
loxygène, mais lincarne. En bête, il peut tout faire. Surtout se
mépriser : lalbum qui sert de support à cette présentation est selon lui
dépassé, ennuyeux, pas " le fun ". Normal, il naime que
voyager et ne fais que passer. Impossible de couronner le passé tout en ne croyant
quen lavenir.
Lavenir, cest
dabord la conscience du présent.
Et de son poids.
Leloup étant humain, il sait
trop bien quil nest quun animal perdu dans la savane.
Dans le monde des fourmis
Il n'y a que des fourmis
Des autoroutes de fourmis
Des ascenseurs de fourmis
Des océans de fourmis
Des galaxies de fourmis
Des échangeurs de fourmis
Des myriades de fourmis
Dans les
rêves des fourmis
Les humains sont très petits
Dans la tête des fourmis
Dans les jambes des fourmis
Des batailles de fourmis
Des catastrophes de fourmis
Et quand
meurent les fourmis elles s'en vont au paradis
(
)
Parfois les
fourmis en ont marre
Les fourmis ont le cafard
(Les
Fourmis, Jean Leloup)
En France, Jean Leloup a connu, au début des années 90, un vrai succès avec le tube
groovant 1990. Détour à La Cigale de Paris, puis aux Francopholies de La
Rochelle.
Après ? Rien.
Il est reparti, personne ne
semble lavoir réclamé.
Il nest jamais revenu faire
le bon prince, surtout pas chez Drucker.
Sorti en 1998, Les Fourmis
est une proposition comme seule Leloup peut en faire. Hybride, lalbum combine
reprises de vieilles chansons, nouveautés mijotées en studio et enregistrements publics
au d'Auteuil, à Québec, entre deux escapades. Dun surréalisme constant,
Leloup y change de style et de ton dans un éclectisme qui rappelle lart de
Beck : réussir à tout faire tout en faisant un peu nimporte quoi.
Il y a les sirènes qui
chantent les marées
Il y a les sirènes qui chantent les noyés
Vers les îles
(Je Joue de
la guitare, Jean Leloup)
Venu dune île quil garde pour lui, Leloup est un phénomène aussi fort sur
scène que sur disque. Toujours habile, il se permet dêtre une belle
impolitesse envers le bien trop lisse univers auquel il insuffle tout une inspiration pour
ensuite séloigner, étranger.
Un peu pour proclamer, si vous le
permettez :
F u c k t h e s y s t e m !
Pourquoi pas après tout ?
Tous à la mer avec Leloup !


LES FOURMIS / JEAN LELOUP 1998
QUEBEC : Audiogram ADCD 10118
FRANCE : Import dispo sur Web FNAC (voir rubrique SONO de Zoomrang)
Les Filles À Canon (Jean
Leloup)
Fourmis (Jean Leloup)
La Vie Est Laide (Jean Leloup)
Cookie (Jean Leloup / Patrick Pallenc)
Bertha (Jean Leloup)
Satyre (Jean Leloup / Mark Lamb Alex Cochard Alain
Berge Jean Leloup)
Faire Des Enfants (Jean Leloup / Jean Leloup Gilles
Brisebois Yves Desrosiers François Lalonde)
La Chambre (Jean Leloup)
Voyager (Jean Leloup)
Je Joue De la Guitare (Jean Leloup)
La Pluie (Jean Leloup)
