L    A   Z   Z   I

L'OEIL EXTATIQUE OU L'OREILLE EN EXTASE

 

Ras tout ce que vous voulez de cette « nouvelle nouvelle nouvelle ... » chanson française qui, trop souvent, malgré une obsession de l'apparente nouveauté de la forme, rame copieux derrière « l'ancienne » si tant est qu'on s'intéresse au fond?

Moi si, et plus.

On dit parfois que la nouvelle chanson française est rasoir : c'est souvent vrai.

Pourquoi ?  Les raisons en sont multiples, et variées.

Ou ça sent la copie USA-UK à 1000 km à la ronde.  En ce cas : vive l'original !

Ou les textes sont bien mais... où sont les mélodies?  Et je ne demande pas que du « Do La Fa Sol ».

Ou les mélodies sont là mais... annihilées par des rythmiques sans nuance (un certain rock français), ou lassantes (un certain rap), ou anémiques (tant de sous-Portishead).

Ou pire encore, et encore plus courant : les textes et (ou) les musiques, à force de ne pas vouloir répéter ce qui a déjà été dit ou composé, donnent soit dans le registre détestable et éculé de la parodie de l'ancien (encore une fois : vive l'original), soit dans une quête insensée de la nouveauté tous azimuts à tout prix.... qui ne mène qu'à la prétention et au suprême agacement de l'auditeur.

Sans parler du troupeau de chanteuses agonisantes qu'on croirait toutes droit sorties du même moule et qu'on imagine, à les entendre, étendues dans le noir sur leur divan de cuir face à un écran cathodique enneigé, à  4 h 11 du mat, observant très intellectuellement le plafond en susurrant d'une voix (?) anémique autant de textes essentiellement consacrés à leur je torturé ou, à la rigueur à « leur » « toi que j'aime et qui me comprend si mal, ne sens-tu pas l'artiste qui pulse en moi, dedans moi, tout au si subtil fond de moi? ».

Sans parler, enfin, de leurs congénères masculins, souvent encore plus inintéressants, vocalement essentiellement émules d'Arthur H, de Murat ou de quelque autre timbre de voix « viril », comme si un homme ça devait impérativement chanter « comme ça ».  Et ne chanter « que ça », à savoir la révolte contre la méchante société, le méchant béton des villes sur lequel je pose mes grosses bottes si tendres au fond et allez! : une petite balade, faut rigoler ou tout casser.

Problèmes d'entre-deux, Messieurs?

Rasoir, disais-je.

Eh ben à la barbe de cette pseudo nouvelle chanson française portée aux nues par une certaine presse de bon ton qui, le mois d'après, s'empresse, en digne Judas, de se ruer sur un nouveau Messie, puis sur un autre et deux et trois et quatre (à la longue, ça remplit des pages), il en existe une autre, de nouvelle chanson française.

Nouvelle ?  Drôlement plus que l'autre en tout cas.  Drôlement plus française aussi.  Au sens : exception culturelle.

« Évolutive », voilà qui qualifierait mieux cette « autre chanson post-Mathusalem».

Cette chanson évolutive française, encore rare, n'a pas la prétention de tout inventer, mais au contraire l'intelligence et l'humilité de s'appuyer sur ce qui a déjà été fait pour l'intégrer et tenter, ensuite seulement, d'aller plus loin encore pour, enfin, véritablement « innover ».

Pendant que la « nouvelle nouvelle nouvelle ... » se masturbe les tympans et le cortex sans faire bander grand monde, l' « évolutive » monte, doucement, en puissance.

Oui : ce qui s'est passé pour la « chanson américaine » avec les Chapman, Vega, Apple ou Mann est enfin en voie de se produire en France.  Le règne de la nouvelle chanson française rasoir tirerait-il enfin à sa fin?

Serait-ce possible ?  La bande de vieux de 40 ans dans les pattes mais de 20 ans dans la tête, dont je me revendique, en aurait-elle fini d'être condamnée à vie à la régression textuello-musicale? 

En aurait-elle, en aurions-nous fini de pleurer sur la folie et l'audace d'un Jean-Pierre Castelain ou d'une Catherine Lara folkée à l'os sur les eaux d'un Nil cru à jamais asséché? 

Ou sur les griffes émeraude d'une Barbara muée en louve, sur la folie d'une Sanson shootée à l'amour de la musique, sur la droiture d'une Mama Béa porteuse de mots et musiques qui allaient droit au coeur, au cerveau et au plexus solaire, sur l'âme incarnée aux quatre veines d'une Diane Dufresne fourguée tête première dans les poubelles puantes d'un show business castré? 

En aurions-nous, pour tout dire, fini de nous repasser en fin de soirée, « pour se faire un dernier mais immense plaisir » avant d'aller cauchemarder, les meilleurs disques que l'on ait en stock, datant tous ou presque d'avant 1980 ?

Hier soir, comme souvent, je l'ai fait.  Je me suis mis quelques bons vieux vinyles d'« avant », en regrettant encore une fois d'avoir à admettre que décidément, c'était mieux avant.

Puis je suis parti au lit avec mon lecteur de CD portable.  Plus tôt dans la semaine, j'avais reçu par la poste d'un label indépendant 5 CD de chanson française « récente ».

Je m'étais tapé le premier : entre Keren Ann et Clarika, susurrages d'états d'âme décousus.  Pas mal, peut mieux faire.  Re re re : Vive l'original.

Je m'étais tapé le second : entre Murat et Murat.  No comment.

Allez, bonne nuit les petits.   La tête bien calée sur l'oreiller, j'appuie sur PLAY, prêt à sombrer dans les bras d'une Morphée polluée par la loi de Murphy.

Mais trente secondes passées 00 : 00, j'ai les yeux grands ouverts.

En septembre j'irai traîner
Mes guêtres seul au fond d'un trou
Je verrai alors
La lumière du jour
On dira de moi
Dans tous les quotidiens
« Enfin il va bien »

En septembre j'irai baiser
Les pieds de la Sainte-Vierge
Je la saluerai
Profil bas
Un patron ordonnera
La charge financière
Et je le saluerai
Ce bonhomme-là

En septembre j'irai sceller
Les portes du pénitencier
Je serai alors
La nouvelle idole
Je compterai mes fans
Tiens !
Il en manque.
Un

Dans la nuit noire, je n'en crois pas mes oreilles.

Je reviens à 00 : 00, bis sur PLAY, ça recommence : je n'ai pas rêvé.

Je passe la barre des  00 : 30, prêt à déchanter.  Mais ça chante toujours dans mes oreilles, ou ça dit, ou l'un et (ou) l'autre, et, bien vite, je chante aussi.

Piste 1, piste 2, piste 3 : je me dis que ça vous pourtant lâcher, que ça va pourtant sombrer dans l'inaudible, ou le cliché, ou le pastiche, que la lame du rasoir va jaillir dans le noir et trancher la gorge à mes espoirs.

Non.

Piste 13 de 13 (percus acoustiques, basse, basson, mélodie Weilienne):

Toi aussi t'auras droit
À ta chanson
À mes rimes
Des p'tits trucs
Des broutilles
Et des rimes en colimaçon
Et des phrases piquées de verve
Toi aussi
Tu auras droit
À ta chanson

Ça finit comme ça.

En beauté.

J'aurai eu plus que droit à « ma » chanson : j'en aurai eu 13, sur 13.

Tant pis : ce soir je ne dors pas.

Pour ce CD que je n'attendais pas.

Et re-00 : 00, et re-PLAY.

Et ça re-recommence : le charme, non seulement intact mais amplifié, agit et m'agite.

J'éprouve soudain une envie envolée depuis des temps immémoriaux : celle de réécouter TOUT de suite TOUT un album.

L'envie d'en arriver, vite, non pas à ma plage, mais à mes plages préférées.  Nombreuses.

Tiens, la 4.  Elle s'appelle, je vous le donne en mille, Attendre : rien à voir avec son éponyme de triste mémoire.

Je préfère rester chez moi à attendre
À attendre
Attendre
Que l'on vienne me chercher
Pour me vendre
Sur la place du marché
Entre l'offre et la demande

Allez, la 6.  Le Canon des sourds.

Un texte kafkaien sur une musique minimaliste, juste le temps qu'il faut, rapido « allumée-illuminée » par  du quasi Getz/Gilberto sans en être, sans pastiche ni parodie.  Dans le respect mutuel, le passage d'une musique à l'autre est une jubilation.

Allez, la 10, c'est l'émerveillement.

Ça commence comme un cauchemar d'enfant et puis... c'est le printemps.  Le vrai. 

De la musique.  De la vraie.

Un petit refrain tout simple :

Je t'aime et tu me trompes
Et je me trompes à t'aimer
Tu le sais

Un petit refrain tout simple enrobé d'un superbe texte fleuve.

Et la voix « normalement » perchée du chanteur, ni celle de Murat ni de H mais la sienne (voilà la « normalité  »), toujours entre chant et récitatif, parfois enlacée à celle, aux couleurs superbo-subtiles, d'une choriste discrète.

Et re-hop jusqu'à la 13, et re-re-re-PLAY.  

Il fait jour dans ma tête : je me lève, j'allume sans être ébloui, c'est déjà fait.

Je dévore les crédits de la pochette, la liste des instruments : qui a fait quoi, qui a fait, écrit, composé, chanté tout ça ?

Ils sont deux : Eric Ferla, qui chante et joue de bien des choses, et Benoît Verbille, à la basse, as de la basse.  Ils s'appellent Lazzi.

Ils ont tout écrit, composé et interprété, aidés de quelques alliés.  Ils ont tout écrit, composé, inventé, enfin !

Des noms, et pas les moindres, se bousculent dans ma tête : Castelain, encore et toujours, Nino Ferrer aussi, tiens MC Solaar il n'y a pas si longtemps, Lucid Beausonge il y a bien trop longtemps, Brigitte Fontaine en ses palaces, Brecht, Weil, Boris Vian ...

Tout s'emboîte, par bribes, mais rien ne colle.  Inutile puzzle comparatif que j'abandonne, il y manquera toujours ces pièces uniques qui font la différence entre plagiat ou pastiche, et invention, innovation.

Ces pièces, Lazzi les a forgées, crées, non pas en cassant le moule de la chanson française mais en s'en saisissant à partir de là où tant d'artistes lui l'avaient laissé, après l'avoir caressé de leurs mains de maîtres dont, enfin, des élèves se montrent dignes.

Il était 3 h du matin quand je suis descendu au salon.  Où était donc ce foutu papier, ce mini dossier de presse qui accompagnait le Lazzi-CD?  L'aurai-je jeté, sachant combien les dossiers de presse, systématiquement dithyrambiques, sont souvent, plus que sans intérêt, trompeurs, rageants?

Non, il était là, il y est toujours, le voici.

Il dit ce qui suit et, pour une fois, c'est exactement ça :

Lazzi, c'est fini !

Enfin du moins avec la panoplie du « noisy pop rocker » que le duo a endossé durant 3 années.

Aujourd'hui, Lazzi ne joue plus la même musique, il voit beaucoup plus grand, de préférence en cinémascope, et vous invite à jeter un Oeil extatique dans sa nouvelle garde-robe.

Promenades surréalistes (En septembre, En début d'après-midi je n'étais plus un élément static), clins-d'oeil satiriques (Les lunettes carrées, les experts - NDLR : sublime), feuilleton de couples (Le canon des sourds, La riposte de l'hirondelle), ou anecdotes universelles (Un jardin à la française, Attendre), que ce soit dans le choix des mots ou des sons.  L'Oeil Extatique est traversé de toute part de second degré.

Côté musique, on « voyage voyage », les bassons côtoient les programmations, les saturations se frottent au piano, les voix se répondent.  L'Oeil Extatique multiplie les confrontations : musique concrète, musique à trompette ou musique à chanter sous sa douche, c'est du pareil au même. (NDLR : Tope-la !)

L'Oeil Extatique est à l'image de cette perpétuelle quête qui anime nos deux électrons libres, une interprétation exigeante, riche et contemporaine d'une forme d'expression « à la française ».

Bis repetita :  c'est « exactement ça ».

Et c'est tout simplement, actuellement, exceptionnel.


LAZZI / L'OEIL EXTATIQUE
Label : B Pourquoi B
Sortie : 27 mars 2001

En septembre
Les lunettes carrées
La riposte de l'hirondelle
Attendre
Les experts
Le canon des sourds
Vertigo
Un jardin à la française
Les coalistes
Varium et mutable
En début d'après-midi je n'étais plus un élément static
L'analphabétisation
La chanson



© Web Master, Mars 2001