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Petite, Cyndi Lauper avait un rêve. Chanter. Mais pas n'importe comment, pas à n'importe quel prix.
Elle vivait dans le Queens, dans la 104ème rue. Un égout du riche Manhattan, pour certains.
Pour les autres, les habitants du Queens notamment, Manhattan était le paradis terrestre, le lieu de tous les possibles.
De l'autre côté de la rive, visible, mais inconnu, fantasmé, idéalisé.
Ce que la petite Cyndi ne savait pas encore, c'est que pendant que les working boys and girls travaillaient, elle et les habitants du Queens rêvaient.
Et que le climax d'un rêve est toujours bien plus excitant que le dernier étage où mène l'ascenseur social de n'importe quel building.
Dans le Queens cohabitaient plusieurs populations : les Allemands, les Italiens, les Russes et un peu plus loin, les Afro-américains.
Alors que la petite fille au sourire de pirate regardait Monsieur Sally laisser s'envoler ses pigeons, on s'asseyait devant les portes et on refaisait le monde ou la tête des voisins.
On parlait des allées et venues, des succès et des déconvenues.
Et sur ce flot de paroles, il y avait la musique qui émanait des fenêtres, des portes et des bouches ouvertes, cette musique qui, au-delà des différences culturelles de tous ces habitants, était leur seul vrai point commun, outre le rêve de Manhattan, leur véritable
lien.

À presque cinquante ans, Cyndi Lauper avait eu le temps de commencer son rêve, de continuer à le vivre en prenant les risques nécessaires pour qu'il ne s'étiole pas.
À presque cinquante ans, elle eut envie de revenir à l'origine de son rêve en projetant de réinterpréter certaines des chansons entendues dans le Queens de son enfance.
L'affaire était affaire d'intelligence, et ça, l'intelligente Cyndi Lauper le savait bien.
Sur un plan artistique d'abord, il fallait reprendre des standards plutôt monumentaux sans provoquer de crises de diabète pour cause de sentimentalisme mielleux.
Il fallait également éviter une trop grandiloquente sobriété qui aurait mis en évidence une volonté d'hommage trop révérencieux.
Elle dépouilla donc ses chansons, courut au sommet de la colline, y fit son alchimie, revint avec une drôle d'étoffe un peu décalée, un tissage de retenue classique et d'originalité dont elle drapa les chansons.
Et surtout, surdouée, elle chanta d'une façon extrêmement nuancée, au plus proche de la bouleversante voix qui est la sienne, au croisement d'une Mahalia Jackson et d'une Nina Hagen.
Par cette interprétation-là, elle parvint à réaliser un rêve magnifique et très subtil.
Mais la réussite n'aurait pas été totalement au rendez-vous si, juste avant de se mettre à chanter, Cyndi Lauper n'avait pas réfléchi à la portée politique de son rêve.
Dans des États munis de néo-cons gouvernants, son Amérique de vie en rose risquait d'être mal interprétée, détournée, voire même vidée de son sens.

Afin d'être entendue comme elle le souhaitait, juste avant de laisser libre cours à la première note, elle plongea dans un sale, pas W.A.S.P. du tout, très noir égout.
En ressortit en robe de diva et tendit haut ses bras vers la Statue de la Liberté, depuis l'autre rive de Manhattan, celle du Queens.
De n'importe quel Queens du reste du monde.
Et c'est seulement là qu'elle se mit à chanter.
Son chant porte le même message que cette embrassade généreuse et symbolique : la liberté sert l'individu bien plus que l'individu n'a à être asservi au nom de la liberté.
Les chansons, pour tout et tous ceux qu'elles représentent et transportent, ne sont-elles pas au final plus puissantes que la guerre…
Oh bien sûr… si l'on supprime la musique, le monde ne s'arrêtera pas de tourner.
Mais je veux croire qu'il tournera moins bien, moins intelligemment, moins sensiblement, et toujours plus loin du côté ensoleillé de la rue.
C'est le rêve que chante Cyndi Lauper.
She had a dream.
And this baby just cares for it. |
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