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ÉCRIRE À L'AUTEUR (WEB MASTER)


 

Qu'importe ce qui bride le fleuve d'une vie : vient inexorablement le moment où, explosant jusqu'au plus bétonné des barrages, il reprend son cours. 

Dès les premières notes de Fleuve Congo, près de 20 années de silence discographique  volent en éclats sous des trombes de cordes, d'émotion pure. 

20 ans : c'est le temps qu'il aura fallu à Valérie Lagrange pour reprendre en chansons le fil de sa vie après que celle-ci se soit  écroulée au milieu des années 80.  

Le meilleur?  Le pire?   Si les « grands retours » sont souvent porteurs du second, il n'y ici ni meilleur ni pire qui tienne : 20 ans changent les êtres qui ont le courage d'avancer, d'évoluer tout en restant profondément fidèles à eux-mêmes.  

Valérie Lagrange, cet album le prouve une fois de plus, fait partie de ces êtres, avant tout rebelles à  l'immobilisme qu'appelle le temps qui passe.  Elle se démarque ainsi de ces ados péremptés issus de sa plus ou moins génération musicale, obnubilés par les rides qui menacent leur image sans prendre garde à celles qui, en douce, lézardent irrémédiablement leur coeur, celui qu'ils mettaient jadis dans leurs chansons.  

Sur Fleuve Congo, plus une trace du rock punkisant et du reggae Marleyesque porteurs de révolte, qui marquèrent les années Virgin de Lagrange.  Fleuve Congo est simplement un album de chansons, de musiques et de textes écrits ou choisis par une femme libre, étrangère aux pressions commerciales, à toutes ces choses qui, graduellement, insidieusement, transforment peu à peu la chanson en une forme d'expression anodine, aussi banale qu'inoffensive, en un vulgaire outil  de propagation de ces détestables  consensus dont se nourrissent les rectitudes en tous genres, les nouvelles religions qui ne disent pas leur nom.

Sur Fleuve Congo, à mille lieues du cynisme ambiant mais aussi des distillateurs d'eau de rose, Valérie chante l'amour.  Non plus cet amour avec un grand « A », universel, qu'elle appela jadis de ses voeux et de sa voix : il est des époques où hurler dans le désert ne sert, de toute évidence, à rien.  Non, simplement le grand amour, celui avec un tout petit « a » qui peut faire de si grandes choses au fil du temps,  au fil de l'eau.

 

F L E U V E    C O N G O
Extrait - Paroles et musique Benjamin Biolay


Un  jour ou l'autre
Vient le temps où on expie nos fautes
Seul à la dérive
Comme une barque abîmée dans l'eau vive
J'attendrai je le jure
Ton dernier murmure
Pour verser le premier sanglot . . .

Et passé le fleuve Congo
Si tu baisses les yeux tu verras les roseaux
Passé le fleuve Congo
Lève bien haut les yeux tu verras les oiseaux
Les oiseaux . . .

 

Valérie chante l'amour, ses beautés et ses bontés, mais sans cette naïveté qu'on a pu lui reprocher par le passé.

Elle chante aussi ses dérives, ses excès.

Elle chante ses dangers,  à portée parfois insoupçonnée.

 

L E    B A T E A U    I V R E
Extrait - Paroles et musique Valérie Lagrange



L'amour c'est fou c'que ça fait faire
Les pires conneries de la Terre
Ça peut même faire faire la guerre
À ceux qui n'font pas les mêmes prières

Ça peut donner le goût du sang
Ça peut tirer sur un enfant
Faire émerger de nous le pire
Des choses qu'on ne peut même pas dire...

Parce que l'amour ça vous emporte, ça vous envole
Si haut que quand vous retombez
C'est dangereux ça peut tuer
Le retour à la médiocrité...

Cet amour-là c'est la seule raison qu'on ait de suivre
N'importe quel usurpateur
Qui vous promet pouvoir sans heurt
Ramener au port ce bateau ivre

 

Mais le plus bel amour que chante Valérie Lagrange sur Fleuve Congo, c'est tout bêtement celui de la vie. Pas celui de ce dont on s'entête à vouloir nous faire croire qu'est la vie - une fête sans fin où quiconque ne s'amuserait pas follement non stop serait forcément malade et donc forcément guérissable par la dernière connerie à la mode -, mais l'amour de ce qu'elle est véritablement : une succession d'instants fugaces et par là même précieux, seuls capables de rendre heureux les Hommes qui ne se veulent pas dieux avant l'heure.

 

L A    M A I S O N    S O U S    L E S    G L Y C I N E S
Extrait - Paroles et musique Valérie Lagrange


Il y aura des enfants
Qui joueront au dehors
Quelques amis fidèles
Qui passeront souvent
Il y aura dans nos coeurs
Un avant-goût d'éternel...

Il y aura des pardons
Pour le mal qu'on a fait
Il y aura des regrets
Pour ceux qu'on a aimés
Lumineux souvenirs
De paradis frôlés

Le coeur lavé de tout
Et surtout de ce dieu
Que les hommes ont créé afin de l'adorer
Pour n'avoir jamais su entre eux-mêmes s'aimer 

Ce sera
Ce sera la maison là-bas sous les glycines
Jardins de résédas mêlés de tubéreuses
Longues soirées d'été attablés sous la vigne
J'ai rêvé d'y passer mes dernières années

Heureuse

 


Au-delà de la maison sous les glycines, à l'approche du coucher du soleil qu'est littéralement ce disque, le chemin se perd sous la tonnelle, serpente en douceur et tendresse vers les rives bouillonnantes dont, peu à peu, la rumeur se précise à travers la poésie de la Prière de Brassens, des Sensations de Rimbaud.

C'est là, tout au bout du petit chemin, que guette le passeur Kerouac, assis sur les rives du  fleuve Congo, image sublime s'il en est pour dire l'indicible frontière de la vie, ce tant redouté miroir qu'il suffit d'effleurer du doigt pour le voir aussitôt s'évanouir, gicler en poussière d'étoiles comme le vent dans les arbres par le plus déchirant des soirs d'été.

 

ÉCRIRE À L'AUTEUR (WEB MASTER)
À toi qui m'attend fidèlement sous la neige de février, dans l'herbe que tu as tant aimée.
illustrations intercalées : Ian Jelfs

 


 

K E R O U A C
Un texte de Jack Kerouac sur une musique de Benjamin Biolay


Je humais les fleurs dans la cour, et lorsque je me suis relevé, j'ai inspiré profondément et tout mon sang s'est rué à mon cerveau et je me suis retrouvé mort sur le dos dans l'herbe.  Apparemment je m'étais évanoui ou j'étais mort, pendant soixante secondes environ.  Mon voisin m'avait vu mais il avait pensé que je m'étais simplement jeté soudain sur l'herbe pour jouir du soleil. Durant cet intemporel moment d'inconscience, je vis l'éternité d'or. Je vis les cieux. Il ne s'y était jamais rien passé, les événements d'il y a un million d'années étaient tout aussi fantomatiques et insaisissables que les événements de maintenant ou de dans un million d'années, ou que les événements des dix prochaines minutes. C'était parfait, la solitude, le vide d'or. Une-Chose-Ou-Une-Autre, quelque chose de sûrement humble. Un silence parfaitement immuable résonnait avec ravissement. Il n'était pas question d'être vivant ou de ne pas être vivant, il n'était pas question de goûts et de dégoûts, de près ou de loin, pas question de don ou de gratitude, pas question de pitié ou de jugement, ou de souffrance ou de son contraire ou de quoi que ce soit d'autre. C'était la matrice même, la solitude même, Alya Vijnana, l'abondance universelle, le Grand Trésor Libre, la Grande Victoire, l'achèvement infini, la joyeuse essence mystérieuse des Dispositions. Cela semblait n'être qu'un sourire épanoui, qu'une adoration adorable, qu'une charité gracieuse et adorable, sécurité éternelle, rafraîchissant après-midi, roses, cendre d'or immatérielle scintillante et infinie, l'Âge d'Or.  Ce qui était « d'or » venait du soleil dans mes paupières, et « l'éternité » de ma soudaine et immédiate prise de conscience, tandis que je me réveillais, que je venais d'être là d'où tout vient et où tout retourne, le permanent Ainsi, qui donc jamais ne va ni ne vient; c'est pourquoi je l'appelle l'éternité d'or mais vous pouvez l'appeler  comme bon vous semble. En revenant à la conscience, je fus terriblement navré d'avoir un corps et un esprit, comprenant soudain que je n'avais pas même un corps et un esprit et que rien n'était jamais arrivé et que tout est bien à jamais et à jamais et à jamais. O merci, merci, merci.

 


 

Fleuve Congo (Benjamin Biolay)  /  Julien (Valérie Lagrange)  /  Le bateau ivre (Valérie Lagrange)
La Guerilla (Serge Gainsbourg)  /  Mon amour pour toi (Valérie Lagrange)
La chanson de Tessa (Jauber t / Giraudoux)  /  La maison sous les glycines (Valérie Lagrange)
Idées reçues (Benjamin Biolay)  /  La prière (Brassens)
Sensations (Arthur Rimbaud / Valérie Lagrange)  /  Kerouac (Jack Kerouac / Valérie Lagrange)



Piano Guitare Basse Cordes Orgue Batterie Percussions
Harmonica Fender Accordéon Cavaquinho Flûte
Luth Darbouka Kanûn Sytar Tabla

Au-delà de la plus que beauté de nombre des textes et de l'interprétation qu'en fait Valérie Lagrange avec la sobriété, la sensibilité et la retenue qu'ils méritent, Fleuve Congo se démarque par une réalisation exceptionnelle, pour l'essentiel oeuvre d'un Benjamin Biolay qui sait ici se faire discret, apportant simplement sa pierre à l'édifice sans le dénaturer, le façonner à sa seule image.  S'ensuit un album hors du temps, non formaté, aéré, essentiellement acoustique. Un disque où le silence, dont on oublie si souvent qu'il fait aussi partie de la musique, trouve sa juste place. Un disque, enfin, où conscience politique et saine introspection se mélangent sans s'annihiler, à contre-courant de l'actuel  discours ultra-subjectiviste  voulant que le politique soit personnel et le personnel... politique.  Comme beaucoup des meilleures productions de ce qu'il convient désormais d'appeler l'ère industrielle de la chanson française (2000 - ?), Fleuve Congo fait partie de ces secrets bien gardés dont on comprend qu'ils le soient tant les chansons  qui le composent ont, par leur force, leur charge émotionnelle, leur capacité d'appel à la réflexion et leur pertinence, peu leur place dans le ronronnement constant, vide et creux que crachent jour et nuit, par radios interposées, les haut-parleurs de ces ascenseurs sensés nous mener au paradis. Osez beaux oiseaux : volez vers d'autres cieux, piquez vers ceux du fleuve Congo. 

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