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LES TROTTOIRS DE L'ETERNITÉ 1983  

VALÉRIE LAGRANGE

LES TROTTOIRS DE L'ÉTERNITÉ

No No Future

ÉCRIRE À L'AUTEUR (WEB MASTER)


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1983.  Sid Vicious en enfer et Nina Hagen plus ou moins au ciel, le calme revient peu à peu.   Pendant près d'un an, un album aussi plein de groove que de vide va occulter l'essentiel de la production musicale mondiale : Thriller, de Michael Jackson.  Confirmant le retour au calme.

Le calme...  Le calme de la musique dans un monde hystérique, prêt à tout pour oublier, balayer, nier le No Future d'hier.  Le «gros party » recommence, la fuite en avant démarre, destination entertainment, comme si le temps des épousailles de la musique et du divertissement avait irrémédiablement sonné, glas de l'espoir d'une autre solution qui passerait par la poursuite d'une réflexion plutôt que par son abandon.

J'aime ce qu'on me dit d'aimer
Je pense ce qu'on me dit de penser
Je vais où on me dit d'aller
Je suis ce qu'on me dit d'être
J'écoute parler n'importe qui
Je travaille pour n'importe qui
Je suis prêt à suivre n'importe qui
Car on a fait de moi n'importe qui

Insupportable ?  Totalement.  

Périmé ?  C'est une autre histoire.

Je ne ferai jamais les premiers pas
Pour faire changer
Éclater tout ça
Bien que je sente
Que ça ne va pas
La nuit quand je ne dors pas

Cauchemar, ou réalité?

XXIe siècle ou presque.  Ces mots et d'autres de Valérie Lagrange me rattrapent encore une fois, comme sans cesse depuis ce soir de 1983 où, sans savoir que cet album allait me labourer l'âme,  j'ai enfoncé pour la première fois l'aiguille dans le sillon initial des Trottoirs de l'éternité : La folie.

Elle est comme un cheval sauvage
Indompté
Qui refuse d'entrer dans la cage
Où tant d'autres sont enfermés
Elle porte gravée dans sa chair
À jamais imprimée
La marque indélébile
De la la liberté
La folie

1983. Une minute, deux minutes, trois,quatre, je n'entendais plus le reggae-rock de Lagrange et Jelfs : je le sentais, le ressentais, comme une pulsation étrangement familière, reconnue à la coïncidence de son tempo et de celui de mes artères.  Cette pulsation, à travers celle du coeur d'une femme, était celle du coeur de l'Homme, la seule, s'il ose y prêter l'oreille, qui puisse le préserver de la folie.

Je suis le rat, je suis le lion
Le désir et la répulsion
Je suis Jésus, je suis Judas
Je suis le doute, je suis la foi
Je suis le jour, je suis la nuit
Je suis la mort, je suis la vie
Je suis l'amour, je suis la haine
Je suis la joie, je suis la peine
Je suis l'homme prisonnier des extrêmes
Écartelé entre passé et avenir
Je suis crucifié par la douleur et le plaisir
Je suis l'homme prisonnier de lui-même

1983.  Par le porte ouverte, l'entertainment business s'engouffrait, nouvelles années yéyé, gogo, gaga, mais sans plus d'innocence cette fois : friquée la bête, désormais. Girls just want to have fun : à quoi bon résisterÀ quoi bon faire la gueule dans la grande surboum? 

Do you really want to hurt me?  Do you really want to make me cry?  Pourquoi pleurer des rivières quand on peut rire de l'enfer?  Qu'elle était douce la tentation de ne plus penser, d'oublier le No Future, de le nier comme s'il n'avait jamais existé, n'avait jamais eu de raisons d'exister, qu'ils étaient doux et apaisants les tendres sourires de Tatcher, des deux Ronald, Reagan et Macdonald's...

Sur le chemin de l'innocence
On perd peu à peu ses défenses
Et y a plus rien pour se protéger
Et y plus rien pour se rattraper
Que cette chanson qui hante
Les souterrains sombres du coeur
À la recherche d'une trace
Avant que la grâce s'efface

« Cette chanson qui hante les souterrains sombres du coeur... »

Cette chanson...  ces neuf chansons des Trottoirs de l'éternité, sur les mots de Valérie. 

Dire que sans ces foutues chansons, sans ces journées où elles se rappelaient à moi au détour d'un regard, d'une attitude ou d'une horreur, sans ces soirées et ces nuits passées à les écouter avec C., avec A., avec d'autres,  j'aurais pu être heureux, m'endormir à jamais, comme un somnambule de plus sur les trottoirs de la pseudo-éternité.

Mais voilà, elles étaient là ces neuf chansons, au bon moment, et ma vie n'alla pas sans elles, elle ne pouvait pas plus aller sans elles que sans ailes : c'eut alors été une autre vie, scindée en époques étanches, chacune impliquant l'oubli, le reniement de la précédente, l'amnésie du coeur, des choses, des êtres, des idées, des espoirs, et ça non.  Cette autre vie, c'était la mort.

Je sais ce qu'on veut bien que je sache
Je vois ce qu'on veut bien que je voie
Et tout est fait pour qu'on me cache
Que ma vie c'est n'importe quoi

Depuis l'école on m'a appris
À ne pas être ce que je suis
Et même si j'ai l'air de vivre encore
Ça fait longtemps que je suis mort

Non.

XXIe siècle.  « Chanson engagée » : les nouveaux mots qui font mal quand ils ne font pas rire, sourire, hausser les épaules, bailler... ou détourner le regard.  À quoi sert de se questionner?  À quoi sert de se torturer?  À quoi sert de se révolter, peut-on encore le faire, pourquoi, pour qui, comment, à quoi bon finalement quand il suffit d'exploser la télé et la radio, de jeter les journaux et son cerveau pour dire Yes et jamais No à Big Bro?

No.

Je suis la réponse et la question
La blessure et la guérison
La limite et l'illimité
Je suis la serrure et la clé

XXIe siècle.  C'est « désespérant ». Je ne suis toujours pas parvenu à oublier ces mots, à en faire abstraction, à leur trouver un antidote comme on en chercherait, par désespoir, à un poison.

Je pense que ce poison me fait vivre.

Je pense que c'est précisément en cette désespérance illusoire que brille et pulse, intacte, la clé de mes espoirs. 

Je pense, je pense encore.


On est perdus dans le désert
Mais moi j'ai envie de la mer
J'ai envie de la mer...
Et ma chanson m'y conduira

 

ÉCRIRE À L'AUTEUR (WEB MASTER)
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VALÉRIE LAGRANGE
LES TROTTOIRS DE L'ÉTERNITÉ
1983
VINYLE : VIRGIN L 2289
CD : Intégrale Virgin 2000

La folie
On meurt tous d'amour
Héroïne de série noire
Je ne peux plus
À contre-courant
Personne n'entend
Oublié *
Je suis l'homme
Conditionné

* Absente de l'intégrale

Les trottoirs de l'éternité n'est pas un album de rock ou de reggae, bien que le reggae métissé de rock d'Ian Jelfs, exceptionnellement riche et étonamment mélodique et varié, en constitue la couleur musicale dominante.  Ce n'est pas même un album de chansons au sens classique.  C'est, sans prétention aucune, un album « philosophique » - c'est un mot, non? - où  Lagrange expose une vision de la vie qui transcenderait sans le renier le discours No Future de ses deux albums précédents pour envisager un avenir qui ne renierait ni le passé ni le présent.  C'est, en ce sens, sur le plan de la réflexion intime et personnelle, un album très proche des pièces les plus fortes du Blanc de Véronique Sanson (85) - autre album d'exception des 80 françaises.  Mais Les trottoirs de l'éternité va au-delà de la réflexion personnelle, du «je », pour oser une réflexion sur la société et la condition de celui qu'elle est sensée aider à vivre : l'Homme.  Le pari était extrêmement audacieux, les pièges, dont au premier chef celui du dogmatisme, étaient nombreux : Valérie Lagrange, avec cet art que donne parfois la conviction, les a déjoués. En privilégiant des mots simples et des musiques « viscérales », elle a su produire avec Ian Jelfs un album hors norme, intrinsèquement indémodable, en quelque sorte un livre de chevet que chanterait une voix forte, affirmée, unique, à la douceur sous-jacente bouleversante.  Un album s'il en est, qui prouve que la chanson peut être autre chose non seulement qu'un produit mais aussi qu'un sous-produit de la musique, de la littérature, de la poésie et d'une philosophie de pacotille.  Un album, enfin, occulté par un single malheureux, La folie, immense chanson mais qui, isolée d'un 33 dont elle est l'antithèse absolue, perdit à l'époque toute signification pour se fondre dans la masse des demi-tubes du moment et s'y perdre, avec le souvenir d'un des albums les plus « importants », au sens propre, de la chanson française post 80, non réédité depuis. Non, pas « brillantissime », même si ce l'est, ce n'est pas de ça qu'il s'agit, c'est pas de ça dont on parle ici.  Un album simplement humaniste, humain, toutes les chansons étant d'ailleurs chantées au masculin qui, par convention simplement, l'emporte grammaticalement sur le féminin.  À prendre ou à laisser, en pleine et entière liberté, mais du moins à écouter. 

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