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MARIE LAFORET

VOYAGES AU LONG COURS 1998
SA MAJESTÉ DES MOUCHES

 

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ÉCRIVEZ À L'AUTEUR

 

J’étais donc là, plongée dans le plus grand désarroi à contempler le rond noir du café dans le blanc de mon bol, lorsque (et tenez compte du fait qu’ici nous avons la neige et subissons un hiver rigoureux), lorsqu’une mouche, oui une mouche, vint se poser sur le bord de ma tasse…  Se nettoyant les pattes de quelque horreur où elle avait dû se poser, tout de go, et sans lever la tête (notez bien), elle s’adressa à moi.  (Je vous prie de me pardonner, Monsieur, je vous prie de me pardonner !)

« Z’yeux d’or, mon cul ! », dit-elle.

Suffocant !  J’ai horreur de la vulgarité, j’ai horreur de la grossièreté qui me paraissent d’une facilité et d’une bassesse insupportables.  S’ensuivit un discours dont je vous ferai grâce dans les détails, car ils furent souvent près du scatologique.  Il ressortait « que mes yeux à moi, ma vision des choses était cyclopique, mes deux yeux ne s’attachant qu’à former une seule image !

Qu’elle, simple mouche-à-… avec ses yeux à facettes, englobait d’un seul regard le Nord, le Sud, l’Est et de l’autre œil ajoutait l’Ouest, et qu’un seul de ses milliers d’yeux sur le monde alentour extrayait une légende plus vraie que ma vérité véridique »…

Je la vois encore, sur le bord de ma tasse, me tournant par dérision le dos, expulsant une chiure dans mon café !  C’en fut trop.

 Je vous demanderai, sur ce qui se passa ensuite, la plus absolue discrétion, car je commis un acte d’une férocité et d’une barbarie qui ne sont pas de ma nature ordinaire et qui risquerait, si quelqu’un en était averti, de me porter préjudice.

 J’en ai fait de la bouillie, Monsieur, de cette mouche, entre le pouce et l’index, comme ceci, et j’ai noyé le tout dans le reste du café.

Contes et légendes de ma vie privée – Marie Laforêt, éd. Stock

 

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Il n'y avait que Marie Laforêt elle-même pour résumer ainsi son parcours artistique.

En son miroir, ô son beau miroir, il fallait que son reflet fût celui d’un être à la vision kaléidoscopique.

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Il fallait, parce qu’il le fallait, que la sorcière et la princesse se confondissent un peu, chacune empoisonnant un peu l’autre, chacune laissant découvrir de l’autre des facettes inexplorées.

Il fallait qu’à overdoser de pommes, de princes charmants ou non et de sommeils de cent ans, une femme jouissant de toute la complexité de l’être humain entreprît de se faire mouche et se lançât dans un périple aux mille et un rivages, à la recherche inconsciente d’une enfance bafouée, d’une innocence à réhabiliter.

On s’étonna ainsi d’apercevoir la dite Marie Laforêt bzzzer dans tous les sens, dans des directions peu conventionnelles.

On s’étonna aussi de la voir marcher quelquefois au plafond ou se régaler au travers d’un micro de quelques étrons puissamment moulés.

On trouva carrément paranormal que ce cinglé d’insecte, jugeant bzzzzzzarre qu’une horde de journalistes et de photographes poursuive une simple mouche, rejetât la gloire.

On tenta de chercher une cohérente linéarité, on abandonna et on afficha au Grand Musée, en désespoir de cause, la peinture de la Fille aux Yeux d‘Or et aux trente-cinq millions de disques vendus.

On se rassura ainsi, sans pour autant omettre de taxer l’intéressée de folle.  Puis on l’oublia, estimant qu’elle était vieille, bête et méchante.

 

 

Ce qui ne se voit pas ici va toujours se faire voir ailleurs :  la mouche abonnée-disparue, portée par le bon vent le joli vent, réapparut et rappela aux bonnes gens qu’elle avait su faire jouer le silence dans les guitares.

La coupable d’ubiquité et de variétés mit dans une galette argentée les anneaux, les pantoufles de vair, les graines de haricots géants, les queues de sirène et les petits pots de beurre glanés des années auparavant, lors de quelques de ses voyages initiatiques.

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On écouta et on s’inclina alors, plus que jamais étonnés, devant Sa Majesté des mouches.  Se pouvait-il que l’insignifiant insecte – quel dard l’avait donc piqué ? – ait telle une abeille donné le meilleur de son miel ?

Il fallait bien que la vérité éclatât et elle le fit, au feu de très grands jours :  Marie Laforêt n’était  pas une grande dame de la chanson française. Marie Laforêt n’était ni plus ni moins qu’une mouche.

Une mouche qui fit mouche en offrant toute son âme et en interprétant incroyablement des chants de la Terre, d’une voix passant joliment du mezzo au soprano alto. 

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Avec ses yeux et sa voix aux mille et une facettes, englobant le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest, elle livra toute la magnificence de mélodies et de légendes essentielles, accessibles à tous, au-delà des barrières de langages, virevoltant sur la complexité des partitions.

Ainsi chanta Marie Laforêt.

Ainsi chante-t-elle, vit-elle et vive-t-elle encore longtemps.


Et quand l’amour m’a eu désignée
Tout entière il m’a embrasée
Mais à force de me taire
Tout entière il m’a consumée

Que jamais il ne se taise celui qui veut vivre heureux

 

ÉCRIVEZ À L'AUTEUR

 


VOYAGES AU LONG COURS 1998
Florilège de chansons interprétées sur scène de 1968 à 1972
en France, au Québéc, en Tunisie, en Espagne, en Belgique,
au Liban, à Monaco, en Russie au Mexique, en Argentine, en Algérie, au Tchad,
au Japon, en Grèce, en Suisse, en Grèce et en Pologne.


El Pastor -  Mexique (Cuates Castilla)

Dans cette grosse pâtisserie de mauvais goût, qui simulait Las Vegas, nous faisions deux spectacles par soirée. Entre minuit et trois heures du matin, les musiciens et moi, échoués, silencieux, nous attendions.  Nous avions l’air de parachutistes embarqués pour une mission de nuit, en route vers l’improbable.   Puis, d’un coup, cette bouffée de chaleur, cette joie :  les Mexicains adorent les chansons mexicaines…

Marleau - Québec (Traditionnel – Arrangements Jorge Milchberg)
Après la prise de l’Odéon et du festival de Cannes, j’envisageais sérieusement le tour de chant en solitaire.  J’ai commencé le voyage au Québec.  Ce Marleau québécois, de bord en bord, aura mené le navire quatre années d’affilée, du Tchad à Varsovie, du Chili à la Grèce…

La berceuse (Schluf je iedele)  - Yiddish (Traditionnel – Arrangements Jorge Milchberg)
Rozhinkes mit mandlen…  Des raisins et des amandes.  Promesse biblique, venue du fond des âges, d’une Jérusalem toujours à venir.  Sans doute la seule essentielle nostalgie du peuple ashkénaze…

Ciccerenella - Naples (Traditionnel)
C’était une tarentelle.  Hommage enfin rendu aux petites rondes, tout en gueule et chaleur humaine, qui donnent indifféremment aux chattes aveugles, aux maigres coqs, aux vielles haridelles.  Toute la Naples du XVIIIème siècle dans ce léger saltimbocca.

Barbara Allen - Angleterre (Traditionnel)

Doina din Maramures - Roumanie (Traditionnel)
Trace d’un inoubliable voyage en Roumanie dévastée à jamais.  Émotion des Roumains entendant une Française chanter Maria Tanase…

Le moine -  France (Traditionnel – Arrangements Jorge Milchberg)

El polo - Venezuela (Traditionnel – Arrangements Jorge Milchberg)

Le tengo rabia al silencio - Argentine (Atahualpa Yupanqui)
On m’avait offert mon Teppaz à treize ans ; en promotion, un instrumental de guitare d’Atahualpa Yupanqui. Ma vocation était trouvée : plus tard, je serai Argentine. Un soir, bien plus loin dans ma vie, la portière de ma loge s’ouvrit.  Un masque grave d‘Indien se présenta :   « Yo soy Atahualpa ».  Il est encore présent
dans mon coeur argentin.

L’amandier - Macédoine (Traditionnel – Arrangements Nahum Heiman / Eddy Marnay) 

Jovano javanke - Yougoslavie (Traditionnel – Arrangements Nahum Heiman) 

Poor wayfaring stranger - Nouvelle-Orléans (Traditionnel)

Maria Laya - Venezuela (Traditionnel – Arrangements Jorge Milchberg)

Ianie chocoladnaia konfietka - Russie (Traditionnel)

V’là l’bon vent - France (Elvaury – Pierre Duclos)
Il est difficile d’enlever la saleté que laisse à jamais un pédophile sur sa proie.  Il s’agit donc d’une résonance particulière dans la mort virginale de cet oiseau blanc.  Qu’on me pardonne de pleurer sur moi-même, inconsolable victime à deux ans et demi d’un malade mental.

El cabrestero - Venezuela (S. Diaz)
Je descends d’une longue lignée de bergers ariégeois.  Le silence des pâturages me bouleverse, de quelque pays qu’il vienne.

Canto de Ossanha - Brésil (Baden Powel – Vinicius de Moraes –  Arrangements Egberto Gismonti)
Ma rencontre avec Egberto Gismonti fut une révélation.  Qu’il ait accepté d’être mon chef d’orchestre pendant deux ans de tournées autour du monde est la seule Légion d’Honneur que je revendique.  Son immense talent de compositeur, d’instrumentiste (guitare, piano, percussion) ne fut pas reconnu en France.  C’est un des plus grands musiciens au monde…  Il dévorait Webern comme d’autres passent le temps avec San Antonio.

Musiciens des voyages au long cours : 
Roland Audefroy, Jean-Paul Batailley, Eugenio Detto, Francis Dunglas, Egberto Gismonti, Carlos Bellisario Guerra, Nahum Heiman, Raoul Maldonado, Jean-Paul Mengeon, Jorge Milchberg, Pierre Moreilhon, Martin Torres, Bernard Wystraete…