| Jétais
donc là, plongée dans le plus grand désarroi à contempler le rond noir du café dans
le blanc de mon bol, lorsque (et tenez compte du fait quici nous avons la neige et
subissons un hiver rigoureux), lorsquune mouche, oui une mouche, vint se poser sur
le bord de ma tasse
Se nettoyant les pattes de quelque horreur où elle avait
dû se poser, tout de go, et sans lever la tête (notez bien), elle sadressa à
moi. (Je vous prie de me pardonner, Monsieur, je vous prie de me pardonner !)
« Zyeux
dor, mon cul ! », dit-elle.
Suffocant !
Jai horreur de la vulgarité, jai horreur de la grossièreté qui me
paraissent dune facilité et dune bassesse insupportables.
Sensuivit un discours dont je vous ferai grâce dans les détails, car ils furent
souvent près du scatologique. Il ressortait « que mes yeux à moi, ma vision
des choses était cyclopique, mes deux yeux ne sattachant quà former une
seule image !
Quelle, simple
mouche-à-
avec ses yeux à facettes, englobait dun seul regard le Nord, le
Sud, lEst et de lautre il ajoutait lOuest, et quun seul de
ses milliers dyeux sur le monde alentour extrayait une légende plus vraie que ma
vérité véridique »
Je la vois encore,
sur le bord de ma tasse, me tournant par dérision le dos, expulsant une chiure dans mon
café ! Cen fut trop.
Je vous
demanderai, sur ce qui se passa ensuite, la plus absolue discrétion, car je commis un
acte dune férocité et dune barbarie qui ne sont pas de ma nature ordinaire
et qui risquerait, si quelquun en était averti, de me porter préjudice.
Jen ai fait de la bouillie, Monsieur,
de cette mouche, entre le pouce et lindex, comme ceci, et jai noyé le tout
dans le reste du café.
Contes et légendes de ma vie privée Marie
Laforêt, éd. Stock
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Il n'y avait que Marie Laforêt elle-même pour
résumer ainsi son parcours artistique.
En son miroir, ô son beau
miroir, il fallait que son reflet fût celui dun être à la vision
kaléidoscopique. |

Il fallait, parce quil le fallait, que
la sorcière et la princesse se confondissent un peu, chacune empoisonnant un peu
lautre, chacune laissant découvrir de lautre des facettes inexplorées.
Il fallait quà
overdoser de pommes, de princes charmants ou non et de sommeils de cent ans, une femme
jouissant de toute la complexité de lêtre humain entreprît de se faire mouche et
se lançât dans un périple aux mille et un rivages, à la recherche inconsciente
dune enfance bafouée, dune innocence à réhabiliter.
On sétonna
ainsi dapercevoir la dite Marie Laforêt bzzzer dans tous les sens, dans des
directions peu conventionnelles.
On sétonna aussi de la voir marcher quelquefois au plafond ou se
régaler au travers dun micro de quelques étrons puissamment moulés.
On trouva carrément paranormal que ce cinglé dinsecte, jugeant
bzzzzzzarre quune horde de journalistes et de photographes poursuive une simple
mouche, rejetât la gloire.
On tenta de chercher une cohérente linéarité, on abandonna et on
afficha au Grand Musée, en désespoir de cause, la peinture de la Fille aux Yeux
dOr et aux trente-cinq millions de disques vendus.
On se rassura ainsi, sans pour autant omettre de taxer lintéressée
de folle. Puis on loublia, estimant quelle était vieille, bête et
méchante.
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Ce qui ne se voit pas ici va toujours se faire voir ailleurs : la mouche abonnée-disparue, portée par le bon vent le
joli vent, réapparut et rappela aux bonnes gens quelle avait su faire jouer le
silence dans les guitares.
La coupable
dubiquité et de variétés mit dans une galette argentée les anneaux, les
pantoufles de vair, les graines de haricots géants, les queues de sirène et les petits
pots de beurre glanés des années auparavant, lors de quelques de ses voyages
initiatiques. |

On écouta et on sinclina alors, plus que jamais
étonnés, devant Sa Majesté des mouches. Se pouvait-il que linsignifiant
insecte quel dard lavait donc piqué ? ait telle une abeille
donné le meilleur de son miel ?
Il fallait bien que la vérité éclatât et elle le fit, au feu de très
grands jours : Marie Laforêt nétait pas une grande dame de la
chanson française. Marie Laforêt nétait ni plus ni moins quune mouche.
Une mouche qui fit mouche en offrant toute son âme et en interprétant
incroyablement des chants de la Terre, dune voix passant joliment du mezzo au
soprano alto.
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Avec ses yeux et sa voix aux mille et une facettes,
englobant le Nord, le Sud, lEst et lOuest, elle livra toute la magnificence de
mélodies et de légendes essentielles, accessibles à tous, au-delà des barrières de
langages, virevoltant sur la complexité des partitions.
Ainsi chanta Marie
Laforêt.
Ainsi chante-t-elle,
vit-elle et vive-t-elle encore longtemps. |
Et quand lamour
ma eu désignée
Tout entière il ma embrasée
Mais à force de me taire
Tout entière il ma consumée
Que jamais il ne se taise celui qui veut vivre
heureux


VOYAGES AU LONG COUR S
1998
Florilège de chansons interprétées
sur scène de 1968 à 1972
en France, au Québéc, en Tunisie, en Espagne, en Belgique,
au Liban, à Monaco, en Russie au Mexique, en Argentine, en Algérie, au Tchad,
au Japon, en Grèce, en Suisse, en Grèce et en Pologne.
El Pastor - Mexique (Cuates Castilla)
Dans cette grosse pâtisserie de mauvais goût, qui simulait Las
Vegas, nous faisions deux spectacles par soirée. Entre minuit et trois heures du matin,
les musiciens et moi, échoués, silencieux, nous attendions. Nous avions lair
de parachutistes embarqués pour une mission de nuit, en route vers limprobable.
Puis, dun coup, cette bouffée de chaleur, cette joie : les
Mexicains adorent les chansons mexicaines
Marleau - Québec (Traditionnel Arrangements Jorge Milchberg)
Après la prise de lOdéon et du
festival de Cannes, jenvisageais sérieusement le tour de chant en solitaire.
Jai commencé le voyage au Québec. Ce Marleau québécois, de bord en bord,
aura mené le navire quatre années daffilée, du Tchad à Varsovie, du Chili à la
Grèce
La
berceuse (Schluf je iedele) - Yiddish (Traditionnel Arrangements Jorge
Milchberg)
Rozhinkes mit mandlen
Des raisins et des
amandes. Promesse biblique, venue du fond des âges, dune Jérusalem toujours
à venir. Sans doute la seule essentielle nostalgie du peuple ashkénaze
Ciccerenella - Naples (Traditionnel)
Cétait une tarentelle. Hommage enfin rendu aux petites
rondes, tout en gueule et chaleur humaine, qui donnent indifféremment aux chattes
aveugles, aux maigres coqs, aux vielles haridelles. Toute la Naples du XVIIIème
siècle dans ce léger saltimbocca.
Barbara Allen - Angleterre (Traditionnel)
Doina din Maramures - Roumanie (Traditionnel)
Trace dun inoubliable voyage en Roumanie dévastée à jamais.
Émotion des Roumains entendant une Française chanter Maria Tanase
Le moine - France (Traditionnel Arrangements
Jorge Milchberg)
El polo - Venezuela (Traditionnel Arrangements Jorge Milchberg)
Le tengo rabia al silencio - Argentine (Atahualpa Yupanqui)
On mavait offert mon Teppaz à
treize ans ; en promotion, un instrumental de guitare dAtahualpa Yupanqui. Ma
vocation était trouvée : plus tard, je serai Argentine. Un soir, bien plus loin
dans ma vie, la portière de ma loge souvrit. Un masque grave dIndien se
présenta : « Yo soy Atahualpa ». Il est encore présent dans
mon coeur argentin.
Lamandier - Macédoine (Traditionnel Arrangements Nahum Heiman /
Eddy Marnay)
Jovano javanke - Yougoslavie (Traditionnel Arrangements Nahum Heiman)
Poor wayfaring stranger - Nouvelle-Orléans
(Traditionnel)
Maria Laya - Venezuela (Traditionnel Arrangements Jorge Milchberg)
Ianie chocoladnaia konfietka - Russie (Traditionnel)
Vlà lbon vent - France (Elvaury
Pierre Duclos)
Il est difficile denlever la
saleté que laisse à jamais un pédophile sur sa proie. Il sagit donc
dune résonance particulière dans la mort virginale de cet oiseau blanc.
Quon me pardonne de pleurer sur moi-même, inconsolable victime à deux ans et demi
dun malade mental.
El cabrestero - Venezuela (S. Diaz)
Je descends dune longue lignée de bergers ariégeois. Le
silence des pâturages me bouleverse, de quelque pays quil vienne.
Canto de Ossanha - Brésil (Baden Powel Vinicius de Moraes
Arrangements Egberto Gismonti)
Ma rencontre avec Egberto Gismonti fut une révélation. Quil
ait accepté dêtre mon chef dorchestre pendant deux ans de tournées autour
du monde est la seule Légion dHonneur que je revendique. Son immense talent
de compositeur, dinstrumentiste (guitare, piano, percussion) ne fut pas reconnu en
France. Cest un des plus grands musiciens au monde
Il dévorait
Webern comme dautres passent le temps avec San Antonio.
Musiciens des voyages au long cours :
Roland Audefroy, Jean-Paul Batailley,
Eugenio Detto, Francis Dunglas, Egberto Gismonti, Carlos Bellisario Guerra, Nahum Heiman,
Raoul Maldonado, Jean-Paul Mengeon, Jorge Milchberg, Pierre Moreilhon, Martin Torres,
Bernard Wystraete
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