
Elle me regardait. Des yeux
verts, verts, verts. Un visage où tout était trop calme. Et moi
moi, je ne la
connaissais pas.
Je ne saurai jamais si c'est
cette intrigante pochette de 33 tours ou ce qui se dégageait de Marie Laforêt qui m'a
autant attiré.
C'était une nuit
Dieu qu'il faisait triste, sombre et seul
Une nuit aux
allures de fin du monde
Trop de solitude, de fatigue, de pas d'amour
J'ai sorti ce fameux 33 tours
de son emballage, l'ai posé sur l'électrophone
Crrr
crrrr
Des cordes, un thème classique, et puis une drôle de voix, sa voix, LA voix :
Il est un jardin
Enfoui au creux de ma mémoire
Un jardin flou dans le matin
Où ont poussé deux iris noirs
Un jardin où j'ai tant rêvé
Oh qu'un jour je puisse y entrer
Me reposer à tout jamais
Près de la tombe abandonnée
De Laura
Je saurai le seuil
Au bruit de la grille rouillée
L'endroit du puits sous les tilleuls
On y buvait des jours d'été
En écartant les giroflées
Les mousses sombres et glacées
Les scolopendres effrayées
Près de la tombe abandonnée
De Laura
Oh je voudrais tant mourir en ce jardin
À l'ombre calme des grands pins
Que s'ouvrent enfin les roses
Closes
Depuis si longtemps
Il est un jardin
Enfoui au creux de ma mémoire
Un jardin bleu quand vient le soir
Où ont poussé deux lauriers tin
Un jardin où j'ai tant pleuré
Oh qu'un jour je puisse y entrer
Me reposer à tout jamais
Près de la tombe parfumée
De Clara
Nous aurons des rires
Comme des vols de passereaux
De grands rires clairs de jeunes filles
Des rires frais comme des ruisseaux
Comme des rires de gens heureux
Nous réinventerons le temps
Des jours où l'on avait le temps
De parler de jardins en fleurs
Et des choses du cur
Oh je voudrais tant revivre en ce jardin
À l'ombre calme des grands pins
Que s'ouvrent enfin les roses
Closes
Depuis si longtemps
Là.
Prière pour aller au Paradis. Après l'immense choc, je me suis senti apaisé,
presque serein dans cette soirée apocalyptique... Un drôle de calme dans la tempête.
Qu'avait-elle vécu pour
écrire un texte pareil d'après Les jeunes filles de Francis Jammes, pour
l'interpréter comme si elle mourait heureuse ?
Un ange embrassait et léchait
mes oreilles, c'était doux et fort, érotique et vaporeux, si lourd aussi, si lourd
C'est cette nuit-là que le Fil, lien indéfectible entre elle et moi, s'est tissé. Fil
qui pourrait se résumer à la si jolie phrase de Mouffe : «Ma vie à moi, c'est la
musique.» La musique, dans tout ce qu'elle comporte d'images, de cinéma, de danse, de
peintures, de silence
de théâtre.
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Ô mes théâtres
C'est en
1998 que Marie Laforêt a repris le rôle de Maria Callas, précédemment tenu par Fanny
Ardant, dans Master Class. Terence
McNally a assisté aux Master Classes, cette série de cours que la Callas a donnée dans
les années 70. Il a pris de tonnes de notes, a laissé le tout mûrir comme un bon vin,
puis a écrit la pièce. |
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Les gens étaient a priori étonnés, voire sceptiques, à l'idée de retrouver Laforêt,
surtout connue pour un répertoire léger, dans le rôle d'une chanteuse classique, à la
vie dramatique.
Première : critiques excellentes.
Ensuite : gros succès,
immense reconnaissance du talent de la Laforêt.
Moi ? Pas étonné pour un
sou, je connaissais les chansons les plus graves de Marie, sa profondeur bien à elle.
Mais me voilà enfin au théâtre Antoine. Seul, je voulais la voir seul. Rien qu'elle et
moi, le reste du public n'était qu'une immense abstraction.
Comment, mais comment décrire
ce moment ? Ce fut l'un des plus beaux de ma vie. Et rien que d'écrire ces mots, encore
aujourd'hui, j'ai les larmes aux yeux.
En larmes, j'étais en larmes ! Les ongles plantés dans le velours du fauteuil. Touché
en plein cur. En face de moi, Elle, en pleurs aussi, Marie-Maria hurlant : vissi
d'amore, vissi d'arte, j'ai vécu d'amour, j'ai vécu d'art.
Plus jamais après je n'ai
écouté Maria Callas de la même façon.
Moi qui n'ai rien d'un groupie, j'ai attendu Laforêt à la sortie. Nous étions trois, il
faisait très chaud, c'était un début d'été à Paris.
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«Comment vous
dire... ça m'a fait le même effet que Prière pour aller au Paradis...»
J'avais les yeux mouillés, la voix cassée.
Après avoir pouffé d'un de ses fameux rires de petite fille, elle a fait
«Ooooooooooooooh!», tout étonnée que quelqu'un se souvienne encore de cette chanson.
Elle s'est tue, m'a
regardé
m'a pris dans ses bras pour quelques secondes d'éternité.
À jamais gravées dans ma
mémoire. |
Plus tard, je l'ai vue à la télévision. Marie Laforêt est redoutable en interview. Le
journaliste, un peu naïf, lui a demandé :
«Alors, êtes-vous heureuse du succès de Master Class ?»
Marie a aiguisé son regard, et je me suis dit qu'elle allait le tuer.
Elle a souri, respiré. D'une
voix douce, elle a répondu :
«Oui, c'est bon de réaliser que la souffrance n'est pas un art inutile.»
Le goût de l'art, avec un
sale goût de larmes dans un fou rire.
Vivre d'art, vivre d'amour.
Vivre.

Dîner en
ville. 1976. Fleurs, cristaux, paillettes. L'ennui. Et Maria Callas. Tailleur Chanel rose
cendre, mousseline rose à son sac. Brave comme un taureau qui saigne, elle faisait face,
d'une voix adoucie de calmants, «Oh vous savez, je travaille encore tous les jours.»
Elle mangea à peine, nous
étions placées face à face. Elle m'a regardée.
Elle m'a regardée.
Elle.
Marie Laforêt |
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