Jil
Caplan - Toute crue (Album commenté)





Des jours languissants de Grande-Bretagne ne reste que l'âme originelle dans la musique de Kirsty MacColl, tendresse sang et or sous son paréo, catapultée pieds nus dans les pays du sable chaud.
Les années quatre-vingts, petit nid de sa vingtaine, furent assez pour la transformer en maîtresse des cœurs, voix cristalline dont la santé n'a que faire des attendrissements de la Mère Thatcher ou des répliques à l'emporte-pièce d'un Reagan des années noires.
I'm an autumn
girl flying over London
With the trees on fire it looks like home
I'm an autumn girl on the endless search for summer
Cause I need some love to cook my frozen bones
Les terres des pluies acides s'unifiant dans un
ethnocentrisme cruel et misanthrope, la moindre des noblesses est bien d'offrir comme résistance un savoir-vivre et un enthousiasme hostiles au
no future de tant de fatalistes. Sans doute alors faut-il savoir lever les voiles et aller boire la chaleur avant de se décolorer à son tour dans le smog des mutilés.
I know an island where the people are kind
And the rest of the world seems far away
Maybe it's only in the back of my mind
But I know when I go that's where I'll stay
Au fil des ans, les efforts de résistance ne peuvent que faire émerger un vivier pour la création, loin des philistins pourtant portés aux nues en cette grise époque d'éphémères idoles pop.
Bien plus que de simples combats personnels, la bravoure de la lucidité relève du miracle de ceux qui, largués dans un cauchemar
ayant trop duré, persistent à rêver d'un monde autrement, d'un havre de plénitude s'échafaudant sur les ruines banalisées.
I close my eyes
Another dream arrives
Taking me deeper
Into the sweet water
Filling my senses
With happiness and joy
En 1990, la pièce My Affair, bouffée d'air frais d'inspiration cubaine, se veut pour Kirsty MacColl une porte ouverte sur le
Free World dont elle n'a de cesse de définir le cadre. Viendront le Brésil, terre fertile de la bossa, puis le Mexique, autant d'élans accumulés à l'opposé des indécisions d'une Jeanne Moreau jadis bêtement insaisissable dans un mauvais Truffaut.
L'amour selon MacColl, comme le reste, n'est pas une bataille livrée séparément des règles de la société, une
« guerre » privée aussi accidentelle qu'inexplicable.
Oh you shouldn't have kissed me and got me so excited
And when you asked me out I really was delighted
So we went to a pub in Belsize Park
And we cheered on England as the sky grew dark
Oh you shouldn't have kissed me,
'cause you started a fire
But then I found out that you're a serial liar
You lied about your status
You lied about your life
You never mentioned your three children
And the fact you have a wife
Now it's England 2 Colombia 0
And I know just how those Colombians feel
Sous sa plume aiguisée, la tête et le cœur, évitant l'échappatoire systématique du recours à l'imaginaire, tendent vers la révolution permanente d'une réalité qui ne supporte plus les yeux grands fermés.
I feel empty, I feel deceived
You shouldn't have done that to me
I was fine till you came along
I'd grown used to being alone
But you made love to me and then
I hoped it might happen again
And now you tell me
You love someone else
And that life's too complicated
And you throw me a cliché
Like "We'll still be friends"
Well Mister, you're wrong again
Sorti en 2000, en pleine folie Buena Vista Social Club, Tropical Brainstorm est la fusion réussie d'influences éclatées, le manifeste émotionnel d'une femme qui s'amuse enfin, franchement, à l'abri des douaniers décérébrés.
Passant du folk au country, abonnée aux collaborations précieuses, Kirsty sautait jadis jusque dans le filet de Cole Porter et des Beach Boys.
Le temps lui a appris à ne plus se cacher derrière ses cheveux, à laisser ses doigts musiciens imiter le rire des dauphins.
Ayant fait table rase des douleurs du passé, elle peut maintenant poser ses pieds sur la plage et, au pic du jour,
porter la main en visière à ses yeux. Les rayons du soleil ont cessé d'écorcher son visage.
Relique d'une jeunesse évaporée, le chapeau de paille s'unit au rose des joues dans la danse des palmiers au-dessus des vagues.
You go to my head
I dream I am loved
You're flowing through me like a river of poetry
Lorsque viendra l'heure de souffler les chandelles de la nuit, quand les draps froissés cesseront d'être un clair de lune pour les ports délaissés, le tic-tac embrassera les rumeurs de la fenêtre entrebâillée, et comme une clé pour le sommeil, le jazz de Billy Holliday effacera le bal étourdissant des jours pareils.
You go to my head and I know I'm alive
You could waken the dead with your beautiful mind
I don't want to come down
No I don't want to come down
Just want to stay lost in your eyes

Pour Luis Humberto, de fièvre et de
fureur...
KIRSTY
MACCOLL
TROPICAL BRAINSTORM / 2000
Mambo de la Luna
In These Shoes ?
Treachery
Here Comes That Man Again
Autumngirlsoup
Celestine
England 2, Columbia 0
Nao Esperando
Alegría
Us Amazonians
Wrong Again
Designer Life
Head

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Island of
Lost
Souls
Postface par Antoine Mondor
Attention,
cocktail explosif : énergie, musicalité, lucidité, humour ni gratuit
ni politically correct, Tropical Brainstorm est un collier où
alternent saphirs tropico-pop (tubesques In These Shoes et England
2), opales couleurs d'évasion (Mambo de la Luna, Alegria) et
une infinité de petits miroirs simples et tranchants qui renvoient sous
tous les angles les reflets du cauchemar ambiant, parfois sans réelle
porte de sortie (Here Comes That Man, Designer Life) mais
souvent en enfonçant cette porte à grands coups de soleil (Celestine, si
belle Wrong Again, holidayesque Head). Tout en cuivres scintillants, en mélodies
prenantes et
en percussions azuréennes, Tropical Brainstorm fait partie de ces
albums irrésistibles non seulement par la pêche des chansons qui le
composent mais
par l'ordonnancement judicieux de celles-ci en un véritable
univers, en une histoire qui, sur disque, finit bien. Kirsty
MacColl, dont la voix avec le temps s'est teintée de certaines des plus
belles couleurs de celle de Debbie Harry, réussit avec Tropical Brainstorm le pari jadis tragiquement raté par Blondie avec le
pourtant méritoire et audacieux The Hunter : celui de rendre
audible, sans mièvrerie, la musique qu'on entend au fond des
coquillages.




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