JEANNE MOREAU

TOI QUI ME PARLES D'ELLE ET TOI QUI ME DIS TOUT




Tu m'as dit je t'aime
Je t'ai dit attends
Je t'ai dit prends-moi
Tu m'as dit va-t-en


Par ces mots commençait le film Jules et Jim, qui contribua largement à faire de Jeanne Moreau une star immense : la Moreau.

Quoi de plus détestable que d'appeler quelqu'un la Machin, la Bidule, la Callas, la Catasfiore ou la Moreau ?

C'est bien plus fort que moi : j'applaudis les pigeons qui chient sur la statue de l'Amiral Nelson, je signe des pétitions en faveur des chiens qui pissent sur les monuments et je soutiens les farfelus qui croquent-en-jambe les grandes dames ou les grands messieurs de tel ou tel art.


Une jarretelle rose, je trouve ça plus émouvant
Qu'un ruban rouge sur canapé 


Moi, Moreau, je l'appelle Jeanne.  Aucun snobisme là-dedans, pas d'intimité faussement volée.


L'amour s'exprime avec des mots comme ça
Des mots de tous les jours
Des mots tout gris, des petits mots de rien
Des mots de rien du tout


D'ailleurs, j'avais l'âge de dire immédiatement tu à ceux que j'aimais lorsque j'entendis pour la première fois Jeanne chanter.  Dans Jules et Jim, assise à côté du merveilleux compositeur Cyrius Bassiak alias Rezvani, qui était à la guitare, elle laissait voltiger, tout gaieté, tout nostagie, le Tourbillon :


Elle avait des bagues à chaque doigt
Des tas de bracelets autour des poignets
Et puis elle chantait avec une voix
Qui sitôt m'enjôla…
On s'est connu, on s'est reconnu
On s'est perdu de vue, on s'est reperdu de vue
On s'est retrouvé, on s'est réchauffé,
Puis on s'est séparé
Chacun pour soi est reparti
Dans l'tourbillon de la vie


Une voix qui sitôt m'enjôla…  Pas encore la voix rauque légendaire, mais celle de Jeanne jeune : sensuelle, mutine, fragile aussi.

C'est ce Tourbillon qui inaugura, déclencha, la carrière de Jeanne Moreau chanteuse.  Car elle fut une véritable chanteuse, tant vocalement que par ses choix de chansons. 

Elle offrit un univers singulier, particulier, fait de mélodies à la fois sophistiquées et complètement accessibles, d'intelligence, d'un nuancier de sentiments tout à fait remarquable.

Son premier album en 1963, Jeanne Moreau, était marqué de la forte présence de Bassiak, de ses chansons « jamais simplistes mais toujours simples, parfois tristes mais jamais larmoyantes, souvent drôles mais sans vulgarité aucune », comme l'écrivit Truffaut.


J'ai la mémoire qui flanche
Je me souviens plus très bien
Quel pouvait être son prénom
Et quel était son nom
Pourtant c'est fou ce que j'aimais l'appeler par son nom

J'ai la mémoire qui flanche
Je me souviens plus très bien
Lequel de nous deux s'est lassé
De l'autre premier
Était-ce moi, était-ce lui ?
Tout ce que je sais, c'est que depuis
Je ne sais plus qui je suis


L'aventure avec Cyrius Bassiak s'est poursuivie, en 1966, avec Douze chansons nouvelles.  Les tempes battaient nonchalamment mais réellement, le sang était aussi doux que brûlant, le rire masquait les larmes, les larmes étaient celles d'un fou rire.


Jamais je n'ai dit que je ne t'aimerai toujours
Oh mon Amour
Jamais nous n'avons échangé de tels serments
Te connaissant, me connaissant
Jamais je n'aurais cru que tu me plairais toujours
Oh mon Amour
Pourtant,
Pourtant tout doucement
Sans qu'entre nous rien ne soit dit
Petit à petit,
Nos sentiments nous ont liés
Bien malgré nous, sans y penser,
À tout jamais


Elsa Triolet, l'alter ego féminin d'Aragon, avait publié un roman, Les Manigances.  Les chansons de Clarisse, en 1968, en furent la version chantée, adaptée par Eugène Guillevic.  M. Philippe-Gérard, compositeur, entre autres, du Chevalier de Paris pour Piaf, de la Chansonnette pour Montand et de Lio chante Prévert mit en musique les sentiments de Clarisse, cette chanteuse fragilisée par les aléas de la vie, cet être flou, insaisissable, vide et avide. 

Jeanne fit totalement sien le pas de cette femme qui chante et ne cesse de tendre vers un soleil dont elle identifie immédiatement les ennuis.  Des ennuis qui la consolent et consolident, envers et contre tout, sa farouche volonté de bonheur.

On ne peut que d'autant regretter que cette œuvre tout à fait audacieuse et brillante, profondément humaine et iconoclaste, n'ait jusqu'à maintenant jamais été mise en scène.


On me reproche aussi
De n'avoir pas aimé,
Ce qui s'appelle aimer,
Qu'ils appellent aimer
Mais qu'est-ce qu'ils en savent
Et qu'est-ce que j'en sais?


Jeanne, en 1970, était cette fois élaboré par Jeanne aux textes et par Duhamel et Datin aux musiques. Truculent, tendre, mais aussi implacablement lucide, il proposait de véritables voyages musicaux, sans jamais que l'exotisme fût de pacotille.


Parfois même j'ai provoqué
Avec un tel détachement
Des aventures si compliquées
Que j'en oubliais mes amants
Je dois vous paraître cynique
Pourtant mon cœur y fut blessé
J'ai malgré moi pris au tragique
Beaucoup d'adieux que j'ai souhaités
Je ne suis pas comme le marbre
À la terre je suis attachée
Comme les racines de l'arbre
Accepterez-vous mon passé?


Le cinquième et dernier album à ce jour date de 1981. Jeanne Moreau chante Norge : Norge était un poète, Jeanne était son amie.  Philippe-Gérard illustra mélodiquement leurs aventures communes.  Juliette interprétera plus tard, mais sur une musique de son cru, un texte de ce disque de 1981 : Le p'tit non.


Le p'tit crochet dans la bouche du gardon
Le p'tit poison qui mordit le sang d'Adèle
Le p'tit microbe dans l'intestin de Raymond
Mon dieu, tout ça, c'est de la mort naturelle

Le p'tit vent creux dans les poumons de Julot
Le p'tit lacet qui serra le cou du loir
Le p'tit marteau sur la caboche du veau
Mon dieu, tout ça, c'est de la mort accessoire

Mais ce p'tit non sur les lèvres d'Anna
Quand je lui demande encore un peu d'amour,
Ça, c'est de l'horreur, ça c'est de l'assassinat,
De la mort qui pue et de la griffe de vautour
Anna ma douce, Anna mon petit mouton,
Toutes les autres morts, qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ?
Mais ce p'tit non qui répond toujours non
Non… non.
Ce p'tit non-là, c'est de la mort dégueulasse


Dans la mutitude des entre-temps, des entre-disques, Jeanne chanta toute une série de belles chansons, souvent dédiées à accompagner les images d'un film : Les p'tites femmes de Paris, avec Brigitte Bardot pour Viva Maria de Louis Malle, Jeanne la Française de Chico Buarque pour Joanna Francesca, Embrasse-moi pour Peau de banane avec Belmondo, et surtout le chef-d'œuvre qu'est India Song, écrite par Marguerite Duras, pour le film du même nom…


Chanson
Toi qui ne veux rien dire
Toi qui me parles d'elle
Et toi qui me dis tout

Ô toi
Que nous dansions ensemble
Toi qui me parlais d'elle
D'elle qui te chantait
Toi qui me parles d'elle
De son nom oublié
De son corps, de mon corps
De cet amour-là
De cet amour-mort


Elle chanta même en 1980 Parlez-moi de moi avec Guy Béart, fit un somptueux duo, Poema dos olhos da amada, avec Maria Bethânia en 1986. Plus tard, la rumeur d'une collaboration avec Jean-Louis Murat courut, mais ne se confirma jamais.

 

 

Aux oreilles du grand public, la carrière de Jeanne Moreau chanteuse se résume principalement aux tubesques Tourbillon et J'ai la mémoire qui flanche.

À mon cœur, Jeanne la chanteuse fit beaucoup de bien : elle le rassura, le conforta dans ses battements irréguliers, lui fit surtout comprendre qu'il était possible d'exister au verso de ce monde.  Sans aucun doute lui apprit-elle à être libre, à suivre les petits ruisseaux qui font les grandes rivières.

Sans doute m'apprit-elle à chanter avec un sourire aux lèvres, qu'il s'agisse d'interpréter l'euphorie ou l'absolu scandale.

Elle m'aida certainement à dire « je t'aime », à entendre l'Autre dire « attends », à lui dire « prends-moi », à l'écouter me répondre « va-t-en »…  À me dire que c'était ça ma vie, que je portais en moi, comme tout un chacun, le pire comme le meilleur.

Elle m'enseigna, avec l'air des airs de ses chansons, qu'avant tout, le soleil n'est jamais aussi magnifique que quand il a des ennuis et qu'il brille, malgré tout.

Ses chansons, qui me parlaient d'elle et me dirent tout, m'ont toujours fait repartir dans le tourbillon de la vie et continuer à tourner…


Tous les deux enlacés
Tous les deux enlacés…
 

 


MISE EN PAGE ET INFOGRAPHIE : WEB MASTER




J'ai la mémoire qui flanche
Le nombril
Pas bien
Rumba des îles (avec M.Duras)
Ah les p'tites femmes de Paris (avec B.Bardot)
La vie de Cocagne
Jeanne la Française
Tout morose
Ballade de l'humeur vagabonde
La vie s'envole
Chanson à tuer
Embrasse-moi
Le blues indolent
Anna la belle
Absences répétées
Peuplades
Où vas-tu Mathilde
La peur
L'homme d'amour
Jamais je n'ai dit que je t'aimerai toujours
Le tourbillon
Chevaux toujours
La fermeture glissière
La politesse
Je ne suis fille de personne
Les mensonges
Minuit Orly
La peau 
Léon
Le mordeur
Tu m'agaces
Fourmi
Moi, je préfère
Dans l'eau du temps
Des mots de rien
Le tueur et la tuée
Tantôt rouge tantôt bleu
Chéri
Le petit non
Madame Augarita
Fille d'amour

Le tourbillon
Juste un fil de soie
Les voyages
Les petits ruisseaux font les grandes rivières
Notre île, ton île, mon île
Errante du coeur
Aimer
On dit que je ne suis pas sage
Quelle merveille ton coeur
L'enfant que j'étais
La célébrité, la publicité
Je monte sur les planches
Tout ce que je veux
Les ennuis du soleil
Aimez-moi mieux
Débarrassée de vous
Je suis vous tous qui m'écoutez
Je suis à prendre ou à laisser
Rossignol
Quelle histoire!
Jamais
India song
Au verso de ce monde
Le vrai scandale, c'est la mort