J    A    N    I    S        I    A    N

B I L L I E ' S    B O N E S    :    B O Y S    O N    T H E    F E N C E

 

 

Les cris sourds s'épuisent sous le ciel noir du Wyoming où, comme partout, la crise terminale du capitalisme paralyse les gens qui, impuissants à ne serait-ce que gagner honorablement leur vie, n'ont plus ni la force ni le courage de penser un instant à ceux qui la leur détruisent, là-haut au sommet de l'impitoyable pyramide de la course aux profits.

Après que le nouveau siècle se soit ouvert sur une guerre injustifiée, menée par un gouvernement à la légitimité contestée, les attaques anti-démocratiques s'intensifient vis-à-vis de la population désarmée, jetée à corps perdu dans l'insécurité économique. 

Dans cet Occident internationalisé, la dégringolade continue du niveau de vie suscite l'indifférence totale de politiciens millionnaires, occupés à planifier la « lutte contre le terrorisme » et l'épanouissement de la grande entreprise. 

Victime de la polarisation sociale, orientée vers l'aliénation, la population en général est laissée à elle-même, au « chacun pour soi » obligatoire, à la philosophie réactionnaire de la responsabilité individuelle. 

De partout fusent des idéologies vicieusement élaborées sur le prétendu noyau obscur de la nature humaine, ce qui fut jadis surnommé l'inéluctable soif du mal. 

Désorientés et pourtant animés d'une colère aussi justifiée qu'incontournable, les opprimés de ce système implacable s'avèrent des proies faciles à récupérer par les néo-fascistes en puissance. La célébration de la licence, l'autodétermination, le fondamentalisme religieux anachronique, autant d'attitudes anti-sociales qui naissent d'un désespoir grandissant, dont la moindre manifestation est étouffée par les chantres de l'État-policier. 

Au service des plus fortunés, les élus interchangeables, dont seules les tactiques diffèrent, ne sont plus d'aucune utilité depuis longtemps dans la direction des gouvernements et la défense des droits les plus fondamentaux. La banqueroute mondiale ne fait que refléter l'échec total de l'organisation actuelle de la société.

C'est dans cette atmosphère que l'Américaine Janis Ian compose et écrit des chansons depuis bientôt quarante ans. L'heure n'est pas à la fête, les Fahrenheit explosent le thermomètre. 

L'artiste qu'elle est ne vit et ne crée pas dans un vacuum. Janis Ian est une femme de son époque, en subit les coups et les contradictions; elle doit tenir tête aux nombreuses dérives qui la menacent. Elle sait que nombre de ses contemporains artistes ont succombé aux charmes de l'argent, du pouvoir, de la célébrité et des louanges de l'inertie, qu'une bonne partie de la création de son époque est aussi éphémère que futile, même chez les soi-disant radicaux de tout acabit. Elle sait aussi que la plupart des critiques et experts en art, abonnés au relativisme, à l'ignorance et à la falsification historique, entretiennent un discours global de déformation. La galopante rhétorique de gauche dissimule un retrait vers la droite. 

L'obsession médiatique pour le morbide, la culture télévisuelle de l'insipide, la paranoïa d'un monde qualifié de satanique, l'imposture intellectuelle protégée par l'esbroufe de formules absconses, l'inanité quasi généralisée des arts, le déclin général de presque toutes les sphères de l'activité humaine n'ont de cesse de pousser les gens vers un égoïsme éhonté. Le charlatanisme n'est plus seulement un fond de commerce lucratif, il ne cesse au contraire de s'attirer des louanges méticuleusement articulées. 

Janis Ian est une artiste honnête et authentique. Ses chansons ne servent pas à entretenir son statut dans quelque milieu que ce soit, ni à renflouer son compte en banque. Elle a compris que l'art est une fin, pas un moyen. Lorsqu'elle se regarde dans un miroir, elle sait que ses efforts ne sont pas vains, que ses limites ne peuvent avoir raison de la sincérité de sa démarche. 

En 2002, elle s'est portée à la défense des amateurs de musique dans l'affaire entourant Napster et le téléchargement de fichiers sur Internet, odieux prétexte à des poursuites judiciaires encore une fois destinées à incriminer les plus faibles.

En cette année 2004, elle signe et chante Matthew, en mémoire de Matthew Shepard, assassiné  en octobre 1998 à 22 ans en raison de son homosexualité. Le jeune homme fut torturé et laissé pour mort attaché à la clôture d'un terrain vague.


Footsteps on gravel at the neighborhood bar
Des pas dans l'allée du bar du quartier
Things start to unravel, then they go too far
Les choses commencent à déraper puis vont trop loin
The sound of pain written on the wind
Le son de la douleur écrit dans le vent
Fades to grey and then goes dim
Tourne au gris puis s'évanouit

A boy is tied to a barbed wire fence
Un garçon est ligoté à une clôture de fil barbelé
For the crows to ride and the claws to clench
Abandonné aux corbeaux et à leurs serres
For the sweet bouquet of blood and bone
Pour que le doux parfum du sang et de la chair
To undermine the scent of collegiate cologne
Chasse celui de l'eau de Cologne du jeune homme


La lune écorchée au-dessus d'une scène si sordide ne peut qu'inspirer frayeur et révolte. 

Janis Ian ne cède pourtant aux nouvelles formes de chasse aux sorcières. Plus de cinq ans ont passé depuis l'assassinat de Matthew Shepard, dénoncé puis classé comme un fait divers de plus. Les minorités persécutées persistent à recourir aux micro-politiques pour faire valoir leurs droits, s'éloignant chaque jour davantage de leurs objectifs. La lutte des classes s'accroît de façon aussi prévisible que déplorable, au détriment d'une populace désunie. 


So mothers, teach your children this
Mères, enseignez ce qui suit à vos enfants : 

Don't overreach, don't run the risk
Ne présume pas de tes forces, ne prends pas de risques
Hide in the shadows, and don't expect
Reste tapi dans l'ombre et n'espère pas
Your good heart to save your neck
Que ton bon coeur sauve ta tête


Janis, comme une fleur qui s'ouvre, refaçonne la face du monde : une guitare, une voix, un sujet, des questions, et l'optimisme. Les accents jazz de sa musique font revivre un idéal de beauté, l'harmonie réinventant la liberté des relations humaines, de la vie telle qu'elle devrait être.


Now the stars are nailed to an empty sky
Les étoiles restent clouées dans un ciel vide
The moon is pinned like a big butterfly
Et la lune épinglée comme un gros papillon
(...)

What makes a man a man
Qu'est-ce qui fait d'un homme un homme?
The cut of a coat, the hint of a tan
La coupe de son blouson, la nuance de son bronzage?
It's not who you love, but whether you can
Ce n'est pas qui il aime mais qu'il puisse aimer
That makes a man a man
Qui fait d'un homme un homme



 

 

Billie's Bones
My Tennessee Hills
Paris In Your Eyes
Marching On Glasgow
I Hear You Sing Again
Forever Young 
Matthew
Amsterdam
Dead Men Walking
Save Somebody
Mockingbird
Mary's Eyes
When I Lay Down

 

JANIS IAN
BILLIE'S BONES / 2004

Que peut une voix de plus, si belle et sans fard soit-elle, contre le bruit et la fureur? Que peuvent quelques mots d'amour et de raison à l'heure où se court-circuitent, innombrables, les nouveaux évangiles d'autant d'antéchrists autoproclamés? À quoi cela sert-il, en somme, de faire encore de la musique? 

Le disque commence et la question ressurgit, comme chaque fois désormais à l'heure où quasi tout un chacun, convaincu de sa primordiale importance et de celle de ses propos, y va de sa galette argentée, lancée dans le bacs comme l'on joue au loto. Un disque de plus, des mots de plus, encore et toujours pavés des meilleurs intentions du monde. Un disque enregistré en direct en quelques jours, aux sonorités rares, épurées, prenantes, aux mélodies et aux textes finement ciselés, mais pour en arriver où, pour bousculer durablement qui, changer véritablement quoi?

Et puis, au détour d'une chanson de plus, Janis attaque Matthew et tout cela trouve un sens.  Quelque chose te saute à la gorge et te la noue comme tu ne le croyais plus possible.

La gorge nouée, tu respires enfin autre chose que l'infect air ambiant. Le bec cloué, tu inspires goulûment par le coeur, rattrapant le temps perdu à croire que Billie était morte pour rien, et Matthew en vain.

À quoi cela sert-il de faire encore de la musique?  

Ne serait-ce qu'à ça, ne serait-ce qu'à ça... 


ÉCRIRE À L'AUTEUR (WEB MASTER)


J    A     N     I     S        I    A     N
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