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BILLIE
HOLIDAY La p'tite Bill, elle était malade. La vie lavait cognée, alors elle sétait cogné tout ce quil y a de dur : elle sétait collé toutes les peines, elle avait bu toute la mer. Il y a longtemps, on lavait applaudie quand elle chantait Solitude. Maintenant quelle avait commis lirréparable, quelle sétait maquillée sans fard de rides et que, cette solitude, elle la vivait jusquau bout de ses ongles, on lignorait. La princesse avait vécu Cendrillon redevenue, que la p'tite Bill fût malade, on sen fichait bien. Elle était vêtue de guenilles et dun blouson de cuir noir. De cuir noir, oui, car la p'tite Bill avait beau avoir le cur qui jazze, sa vie, elle, était foutument rocknroll. La poubelle lattendait, et elle y serait tombée pas même le temps dune blanche valant deux noires si elle navait pas rencontré un petit tailleur. Ce petit tailleur était tout petit : il ne savait pas encore que les princesses aussi, ça vieillit. Il accepta dhabiller la p'tite Bill parce que, dans le temps, elle sappelait Lady Day, et que ça, nom dun aristocrate musicien, cétait pas piqué des hannetons tout de même. Lorsquelle lui chanta ses premières mesures, il eut un peu la tronche en eau de boudin : elle navait plus la voix à chanter Un jour mon prince viendra. Mais il écouta. Et son jeune cur apprit. Sa jeune âme sut. Quau-delà de toutes les fêlures, de tout le laborieux de cette voix, il y avait des frissons parmi les plus émouvants qui soient. La p'tite Bill voulait sourire, quitter ses haillons racornis. Elle rêvait dêtre la plus belle pour aller danser, que sa maudite peine se fasse splendide, quon lapplaudisse pour ça. Le petit tailleur lui confectionna une longue robe de satin, enrubannée de violons, avec une longue traîne orchestrale. Elle revint au bal : on ly encensa. La p'tite Bill fut bien contente, et tant pis si elle avait un peu troqué le jazz pour la romance. Après tout, quest-ce que ça pouvait bien foutre Elle nétait pas faite pour le satin, mais elle se paya le luxe doublier un instant toutes les citrouilles du monde. Surtout, cest grâce à lattention que lon porta à sa robe en satin que le petit tailleur se permit au bal suivant, le tout dernier, de la déshabiller, de montrer ainsi quelle navait jamais été plus belle que quand elle vivait comme elle était née.
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