EN PLEINE FACE
INTRODUCTION / PRÉSENTATION


ÉCRIRE À L'AUTEUR (WEB MASTER)

 

Fais fondre la glace ou ben change de place
Fais fondre ta glace
C'est moi qui' est tombé en pleine face
Qu'est-c'qu'y faut que j'fasse ?

(Harmonium - En plein face / Si on avait besoin d'une cinquième saison - 1975)

 


1974... 5... 6...

En ces temps étrangement déjà immémoriaux, sur les planchers de bois craquants déjà peu sûrs du vieux disquaire, une inquiétante usure s’était dessinée devant deux présentoirs : ceux où trônaient tels des icônes les albums d’Harmonium et de Beau Dommage.

Comme des Stones ou des Beatles, il convenait, disait-on alors, d'être des uns ou des autres.  Dans ce cas précis : du rêve ou de la réalité.

On ne marchait pas sur les seringues aux concerts de Beau Dommage : aux parfums fades des droguouilles que s’envoyait une génération venue entendre ce qu’il en était, réellement lui assurait-on, de la réalité de son beau pays,  ne se mêlaient guère que les effluves de quelques Marie-Tofu passées date, babas péremptées en fin de révolte contre les antisudorifiques pour dessous de bras comme de boîtes crâniennes.

« Manon viens souper !  Attends pas qu’moman a s’choque pi qu’a descende ! », chantait Beau Dommage.

Mais moman, avec ses chemisettes bleues et ses casquettes noires, n’avait nul besoin d’opérer quelque descente que ce soit en ces lieux de tout, à ses yeux, sauf de perdition.  À quoi bon?  Tout ce beau monde ne flyait-il pas béatement directo au ciel de la seule conscience qui soit bonne pour lui, celle d’être né pour un p’tit pain? L’ère de la joie de se contenter des miettes s’ouvrait dans l’allégresse et le patchouli neuronal : alléluia, vivement amen.

Ça puait la vie aux concerts d’Harmonium.  Ça grouillait de bêtes intérieures lâchées lousse, sinon libérées du moins libres, le temps d’un soir, de se poser les vraies questions, la vraie, s’il ne devait y en avoir qu’une seule : où est allé tout ce monde qui avait quelque chose à raconter ?

Ils étaient pourtant là sur scène, en os et encore un peu en chair, les gars d’Harmonium, le grand Fiori en tête mais déjà loin, en partance pour un instant d’abord, pour une cinquième saison ensuite, pour l’Heptade enfin.

Dès leur toute première chanson, les gars avaient pourtant annoncé la couleur :


Imaginez
Qu'un homme-musicien
Vienne voir si je suis vivant
Chargé de ses mille instruments
Y'en avait un pour moi
Justement

Il m'a souri
Ça m'a fait rire
On a joué quelques instants...


Harmonium ne devait être, et ne fut, que l’aventure d’un instant, la dernière à ce jour d’un pays hors des seules frontières qu’il puisse encore prétendre à défoncer : celles d’une réalité promulguée sienne non pas sans qu’il ait eu un mot à dire, mais sans qu’il ait osé le dire :

« OUI. »

Oui au premier album éponyme d’Harmonium, premier appel heureux, formidablement joyeux, pur bonheur chansonnal par l’extrême et rare mélodicité de tous et chacun des titres, l’indémodable acoustique des arrangements, la sobriété et la percutance des mots, la bouleversante interprétation d’un Serge Fiori phonétiquement fulgurant, vocalement unique.

Oui, encore, au deuxième Harmonium, Si on avait besoin d’une cinquième saison : bien sûr que si, et tant pis si le vent qui balaie cette cinquième saison fleure déjà davantage celui d’un interminable post-hiver que d’un utopique pré-nouveau printemps :


Vert, jaune et rouge et bleu
J'ai le soleil dans les yeux
Avant de nous faire ses adieux
J'sais pas l’quel de nous deux
Va baisser les yeux...

J'viens d'commencer à descendre
Avant d'me rendre
Faut que j'm'invente d'autres couleurs
C'est comme si j'avais peur
De me retrouver ailleurs


Oui, oh oui, oh que oui à cet ailleurs, auquel appelle en vain l’ambitieux Heptade, dernier réel album d’Harmonium, maudit et sacré à la fois :


Comme un sage
Monte dans les nuages
Monte un étage
Viens voir le paysage...


Trop simple, trop direct, trop c'en était trop pour moman, qui gueula de toutes ses forces, sans plus d’appel cette fois :

« MANON VIENS SOUPER !  ATTENDS-PAS QU’MOMAN A S’CHOQUE PI QU’A DESCENDE ! ! ! »

Mais Manon n’avait plus faim.

Pas de ça du moins : de la cuisine de moman, elle en avait plus que mangé, en avait eu plus que sa dose, il est des choses qui, à force de, vous coupent à jamais l’appétit des prétendus vôtres.

« MANON ! »

Moman se pencha à la rambarde du balcon : il n’y avait plus personne.

Elle ne vit pas qu’il n’y avait plus rien non plus, sinon l’écho de sa propre voix.

Qui, pour une fois sans crier gare, lui sauta en pleine face :

« MANON...
« MANON...
« MANON...
« MANON...
« MANON...
« MANON... »


2000... 1... 2...

Six pieds sous terre.

Dans les derniers sous-sols des bunkers de Montréal, moman, de sa lampe torche, ne balaie plus que le vide, cherche en vain âme qui vive : il n’y a plus personne.

Tout ce monde, tout ce monde qui avait quelque chose à...

À quoi bon ?

Tout le monde est parti en week-end sur la lune.

 

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