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EN PLEINE
FACE
Fais fondre la
glace ou ben change de place (Harmonium - En plein face / Si on avait besoin d'une cinquième saison - 1975)
En ces temps étrangement déjà immémoriaux, sur les planchers de bois craquants déjà peu sûrs du vieux disquaire, une inquiétante usure sétait dessinée devant deux présentoirs : ceux où trônaient tels des icônes les albums dHarmonium et de Beau Dommage. Comme des Stones ou des Beatles, il convenait, disait-on alors, d'être des uns ou des autres. Dans ce cas précis : du rêve ou de la réalité. On ne marchait pas sur les seringues aux concerts de Beau Dommage : aux parfums fades des droguouilles que senvoyait une génération venue entendre ce quil en était, réellement lui assurait-on, de la réalité de son beau pays, ne se mêlaient guère que les effluves de quelques Marie-Tofu passées date, babas péremptées en fin de révolte contre les antisudorifiques pour dessous de bras comme de boîtes crâniennes. « Manon viens souper ! Attends pas qumoman a schoque pi qua descende ! », chantait Beau Dommage. Mais moman, avec ses chemisettes bleues et ses casquettes noires, navait nul besoin dopérer quelque descente que ce soit en ces lieux de tout, à ses yeux, sauf de perdition. À quoi bon? Tout ce beau monde ne flyait-il pas béatement directo au ciel de la seule conscience qui soit bonne pour lui, celle dêtre né pour un ptit pain? Lère de la joie de se contenter des miettes souvrait dans lallégresse et le patchouli neuronal : alléluia, vivement amen. Ça puait la vie aux concerts dHarmonium. Ça grouillait de bêtes intérieures lâchées lousse, sinon libérées du moins libres, le temps dun soir, de se poser les vraies questions, la vraie, sil ne devait y en avoir quune seule : où est allé tout ce monde qui avait quelque chose à raconter ? Ils étaient pourtant là sur scène, en os et encore un peu en chair, les gars dHarmonium, le grand Fiori en tête mais déjà loin, en partance pour un instant dabord, pour une cinquième saison ensuite, pour lHeptade enfin. Dès leur toute première chanson, les gars avaient pourtant annoncé la couleur :
« OUI. » Oui au premier album éponyme dHarmonium, premier appel heureux, formidablement joyeux, pur bonheur chansonnal par lextrême et rare mélodicité de tous et chacun des titres, lindémodable acoustique des arrangements, la sobriété et la percutance des mots, la bouleversante interprétation dun Serge Fiori phonétiquement fulgurant, vocalement unique. Oui, encore, au deuxième Harmonium, Si on avait besoin dune cinquième saison : bien sûr que si, et tant pis si le vent qui balaie cette cinquième saison fleure déjà davantage celui dun interminable post-hiver que dun utopique pré-nouveau printemps :
J'viens
d'commencer à descendre
« MANON VIENS SOUPER ! ATTENDS-PAS QUMOMAN A SCHOQUE PI QUA DESCENDE ! ! ! » Mais Manon navait plus faim. Pas de ça du moins : de la cuisine de moman, elle en avait plus que mangé, en avait eu plus que sa dose, il est des choses qui, à force de, vous coupent à jamais lappétit des prétendus vôtres. «
MANON ! » Elle ne vit pas quil ny avait plus rien non plus, sinon lécho de sa propre voix. Qui, pour une fois sans crier gare, lui sauta en pleine face : « MANON... Six pieds sous terre. Dans les derniers sous-sols des bunkers de Montréal, moman, de sa lampe torche, ne balaie plus que le vide, cherche en vain âme qui vive : il ny a plus personne. Tout ce monde, tout ce monde qui avait quelque chose à... À quoi bon ? Tout le monde est parti en week-end sur la lune.
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