HARMONIUM
Si on avait besoin d'une cinquième saison / 1975

Vert (Michel Normandeau – Serge Fiori / Normandeau)
Dixie (Serge Fiori)
Depuis l’automne (Serge Fiori – Michel Normandeau / Fiori)
En pleine face (Serge Fiori)
Histoires sans paroles (Serge Fiori)

Arrangements et direction musicale : Harmonium et Fred Torak

 

 


DÉCLARATION


 


Harmonium. Harmonie.

Harmonise-toi donc !

À chacun sa science cosmique.

L’été, la rivière qu’on devine en bas, les fleurs, les papillons, la peau qui brûle.

Un matin de juin, ou de juillet, peu importe.

Une presque fresque dans laquelle se noyer, se perdre, dont le décalage ne révèle que mieux la beauté cachée des jardins d’aujourd’hui, parachutés dit-on dans la tête des derniers humanistes, des survivants de la race qui jadis peuplait la planète bleue.  Cette race à laquelle je me suis inscrit pour m’envoler, billet simple en main, laissant derrière moi les sourires dentifrices et les idées commanditées par quelque mécène détourné. À mille lieux des hommes sans visage, pour qui oser une étreinte ne peut que déclencher un procès : parfum trop fort, arrière-pensées perverses, bris de la liberté dont ils ne connaissent que l’appellation, inconnue de l’être et de l’agir.

Somewhere over the rainbow : quelque part, c’est sûr, il y a l’aéroport salvateur, celui dont les portes s’ouvrent sur ce que l’on appelait le paradis.  Le paradis de qui, au fait ?  De quelques privilégiés ?  D’âmes converties, assouplies, qui ont compris le message, saisi le tour de passe-passe ?

Non, niet, pas pour moi. Le paradis est sur terre, dans la jeune fleur de l’âge qui n’a pas d’âge.   Ouvert à chacun.

Le printemps, l’été, l’automne, l’hiver... le printemps ?

Si si, telle est la cinquième saison, celle de plus, celle qu’on ajoute à son calendrier, celle où tout peut naître, germer, bourgeonner. Un éternel printemps.

Une saison neuve. Les Histoires sans paroles.

Quelle douceur que l’absence de mots!

Du pur Fiori.  Deux minutes quarante-six secondes.  Voilà le temps qu’il faut pour quitter ses illusions de vagues californiennes et entrer à jamais dans la cinquième saison.  Le reste de ces Histoires sans paroles, une quinzaine de minutes quand même, pourtant porté par la voix enveloppante de Judy Richard, par un piano d’enfer, n’apparaît que superflu à l’oreille sensible que m’a greffée Harmonium, à quinze ans, au détour d’un classique, et qui n’a jamais aussi bien pleuré qu’à l’ouverture du jardin.  Des larmes de joie, de celles qui accompagnent la fin, l’issue d’un effort.  Une oreille qui pleure : la plénitude ?

Les sens à fleur de peau, plutôt.

Couché, j’écoutais, j’écoutais, j’écoutais.

« Vous pouvez me les remettre, ces deux minutes quarante-six secondes, s’il vous plaît merci ? »

À quinze ans, ce n’était qu’une intro sans paroles.  Avec le temps on aime plus, on a compris : le cycle des quatre saisons se répétera certes à l’infini mais, tôt ou tard, sans nous.

Sans moi un jour Vert et ses feuilles timides, sautillantes.

Sans moi un jour Dixie :


Cher soleil,

Je t’aime.

XXX


Déjà, Depuis l’automne, je pense aux arbres hurlants du jardin de la Cinquième, quand y’ serait temps que je frissonne...

Tomber, En pleine face, sur la glace-miroir que me tend un si beau paysage ?


Comme une vieille dame qui n’a plus de charme
Je viens à toi, je viens à toi
Comme une vieille dame qui n’a plus de charme
Je viens vers toi, viens vers toi, viens vers toi (1)


Quelque part au début d’Histoires sans paroles.  J’y reviens.

J’écoutais couché sur mon lit la musique de Fiori.

Du papier, un crayon, des mots pas trop loin.

Comment décrire la cinquième saison de Serge, le corpus entier d’Harmonium, lorsqu’il suffit d’appuyer sur PLAY et de fermer les yeux ?

C’était fin juin, début juillet, je ne sais plus.

Le matin.

Un être de lumière, les cheveux en bataille, la nuque encore humide : il avait joué, couru.

Je le connaissais depuis peu, il m’avait fait rire un soir, au milieu de tous, lorsqu’il s’était présenté, la mine confuse, le ton tremblotant, la riposte aiguisée.

Je tairai sa splendeur, trop rare pour la répandre.

Un être de feu, à l’humour décalé, à la démarche queerisée, au sourire de Tequila.

« Je suis un inconditionnel de Serge Fiori », m’a confié le Don Quichotte, en guise d’introduction.

Je l’ai écouté, j’ai bu l’éclat dans ses yeux : il tombait bien, le beau garçon.

Je bloquais, peinais, puis soudain il m’apportait la clé.

Sans rien demander en retour. De simples confidences, semeuses d’étoiles.

Quand un être seul réussit à tout exprimer.

Quand une main venue d’ailleurs guide la nôtre vers le bon chemin.

Quand l’équilibre répond à nos déséquilibres.

J’ai écrit ces lignes.   J’ai repensé aux soirs de mes quinze ans, quand je me demandais si, vraiment, on avait besoin d’une cinquième saison.

Je n’avais pas peur de partir, de prendre cet avion qui n’était plus qu’une seule musique mais un véritable engin volant dans la vraie vie, ma vie, destinée à ce jardin dont je sentais depuis longtemps déjà l’absolue tendresse mais pour lequel je n’arrivais toujours pas à choisir les mots justes.

 

CITATION

(1) En pleine face

 

 

 

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