Vous imaginez
Françoise Hardy exultant à l'idée de passer une soirée en discothèque?
Vous l'imaginez se déhanchant sauvagement sur Sex Machine, en osmose parfaite
avec des basses poussées à fond?
Vous l'imaginez trouvant sa perle rare au milieu d'une armée de stroboscopes et de rayons
lasers en furie?
Non. Bien sûr que non.
Elle non plus d'ailleurs ne s'y voit pas. Et c'est bien pour ça qu'elle se saoule
à rouler par terre... Que pourrait-elle faire d'autre dans un vacarme aussi peu
propice aux chuchotements qu'elle affectionne tant?


Saoule Musique,
Bateau qui coule...
Mais qui donc a bien pu l'entraîner dans cette galère?
Le responsable de cette idée apparemment saugrenue porte un nom : Gabriel Yared.
Amateur éclairé de Stevie Wonder et Robert Schumann, fraternel accoucheur des meilleures
années Jonasz, et après avoir arrangé l'intégralité de l'album Star en 1977,
le voilà promu au rôle de réalisateur artistique de ce Musique Saoule, dans
ces années où Françoise n'écrit quasiment plus, accaparée qu'elle est par d'autres
travaux, astro-psycho-graphologiques...
Mais contrairement au fiancé perdu dans ce night-club assourdissant, rien de Françoise
Hardy n'a échappé à Gabriel Yared. Ni l'éternelle regretteuse d'un passé pourtant
guère plus rose que le présent. Ni la citadine agoraphobe volontairement cloîtrée dans
un bureau où elle se sent néanmoins à l'étroit. Ni surtout l'ex-adolescente qui,
tandis que d'autres se tenaient par la main deux par deux, ne se livrait qu'à une seule
et unique activité pendant les surprises-parties : faire tapisserie.
Quinze ans plus tard, coup de génie, Gabriel enferme Françoise dans une boîte de nuit,
lui impose ce J'écoute de la musique saoule qu'elle swingue un peu raide, et
renforce ainsi son image de femme à tout jamais seule et déphasée dans un univers
hostile. Mais cette fois, il y ajoute le soupçon d'auto-dérision qui manquait à Tous
les garçons et les filles...



Loin de trahir Françoise Hardy, cet album reste l'exemple réussi d'une rencontre entre
deux univers bien plus complémentaires qu'on a pu le dire. Celui d'une chanteuse qui a
déjà longuement creusé le sillon de ses désordres intimes. Et celui d'un trio de
frères d'âmes (Yared/Jonasz/Goldstein), épris de musiques plus ternaires et ludiques
qu'elle, mais dont le romantisme délicat se dévoile dès la deuxième plage de ce
disque. Car hormis la chanson-titre, et deux ou trois autres au groove tristement
ironique, Musique Saoule recelle une collection de mélodies lentes et
intemporelles, dans la plus pure tradition hardyenne.
Au fil des textes cousus-main par un Michel Jonasz miraculeusement entré dans la peau du
personnage Hardy, on découvre une Françoise se promenant dans un Paris figé, au
brouillard aussi épais que celui de Londres ; se plaignant de ce que les gens soient si
prévisibles, les rues et les réverbères toujours à la même place ; se prenant à
rêver d'un prince du pétrole qui l'emmènerait loin de cette grisaille, à bord d'un
boeïng flambant neuf ; se contentant finalement des hublots d'un lavomatic de quartier ;
et faute de mieux, venant chercher un peu de réconfort auprès de sa vieille nourrice,
ultime béquille affective avant de s'effondrer dans une rame de métro de la ligne 14.
Quant à l'Autre, cette perle rare aussi introuvable dans le fracas des villes qu'une
aiguille dans une botte de foin, il est toujours ou lointain ou absent. Ou jamais vraiment
là, même quand il est là.
Et s'il lui demande des comptes, c'est juste par habitude. Plus par amour.
Il ne la voit plus, ne la sent plus, ne veut plus l'entendre. Et passe le plus clair de
son temps à être injoignable...
Alors elle s'inquiète...
Maudits soient ces fils PTT
Il téléphone à quelle pépée
Maudit soir encore
Peut-être il dort
C'est occupé
A-t-il décroché pour toujours
Pendu à ce fil par amour
Est-il nu couché
Sur quelle poupée
C'est occupé
S'insurge...
J'suis pas mal pourtant
Oh, pas d'quoi tuer un cardiaque
Peut-être un peu trop
Plongée dans les signes du zodiaque
J'peux les abandonner
Ne plus m'en occuper
Semble encore rêver d'un amour
plus fort que la mort...
Mais d'une voix si plaintive, si désespérée...
Le fond des mers
peut s'ouvrir
Le vent tournoyer
Resteront toujours dans les airs
Nos parfums mêlés
Au parfum des feuilles de fougères
De l'un du bout du monde à l'autre
Nous deux nous deux et rien d'autre
Nos coeurs battant vice-versa
Pour toi le mien le tien pour moi
Puis renonce, en désespoir de
cause...
Si je le retrouve un jour
J'y dirai même pas bonjour
Ou alors du bout des dents
Quelque chose comme ça, en passant
Quelque chose comme : y'a si longtemps...
Et tente, sans grand succès, de
s'endurcir...
S'il a eu mal aussi
Tant pis
Mais malgré deux ou trois
flèches ironiques décochées ici ou là, malgré une dernière plage apparemment plus
enjouée, le portrait que dessine peu à peu cet album est celui d'une femme vacillante,
qui ne sourit plus que pour faire bonne figure...
Mal à l'aise. Mal dans sa peau. Mal partout.
Perdue d'avance.

UN TEXTE D'OLIVIER PROU
 |
|
J'écoute de la musique saoule
Hallucinogène
Occupé
Brouillard dans la rue Corvisart
Tu m'vois plus tu m'sens plus
Nous deux nous deux et rien d'autre
Swing au pressing
Perdu d'avance
Tip tap t'entends mes pas
Si je le retrouve un jour
Beau boeing belle caravelle
|
|
|

|
|