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ENTR'ACTE
JUSTE UN JOLI BLEU DANS LE COU... |
Juste une aventure
d'un soir. Un entr'acte. Et c'est tout...
Pas de quoi épiloguer, diraient certains. Pas même de quoi faire une demie-chanson.
Et pourtant, dans
cet épisode d'une totale banalité, Françoise Hardy a trouvé de quoi nourrir un
concept-album passionnant, sorte de radiographie intime d'une femme trop lucide pour ne
pas creuser derrière l'apparente banalité des choses. A travers dix instantanés écrits
avec une remarquable économie de moyens, elle brosse le portrait d'une femme qui cherche
à échapper à ses pesanteurs...
Ce soir, il y a
quelqu'un qui m'emmène dîner...
Gestes quotidiens.
Shampooing. Maquillage.
L'envie de lui plaire. La peur de lui plaire.
Me dire que c'est moi qui
ai mis
Cette lumière dans ses yeux
Merveilleux
L'envie de le rencontrer, en coeur, en corps et en pensée. Voilà qu'il engage la
conversation, au cours d'un dîner au chandelles...
Et voilà qu'il parle de
lui
Comme s'il devait plaiser sa cause
On dirait qu'il se justifie
Et moi je pense à autre chose...
L'homme est beau parleur. Et son flot de paroles tuent peu à peu le mystère. Parce qu'il
ne sait pas se taire, il ruine l'espoir qu'elle nourrissait, celui d'un nouveau séïsme
amoureux. Déjà sa mémoire reprend ses droits...
Il est tard, je n'ai pas
sommeil
J'aimerais t'oublier une fois...
Oublier qui ? Chut...
Elle se raccroche au présent, à l'envie d'être embrassée.
Mais celui qu'elle a devant elle est déjà pris, et le revendique fièrement.
Un collectionneur d'aventures, pour l'hygiène...
Déception. Vertige. Malaise. Entre vapeurs d'alcool et paroles enfumées, c'est le trou
noir, le flou angoissant. Et à travers ce flou, ce sont les traits d'un autre qui
s'imposent devant ceux de cet homme décidément décevant.
Un autre. L'autre. Le seul. Imprimé dans sa mémoire et dans sa chair. Incontournable.
Dans des mots ou dans des
gestes
Je te cherche
Je t'aime et je te déteste
Je te cherche
Dans des lieux où l'on se blesse
Je te cherche
Toi toujours, toi sans cesse...
L'homme qu'elle a devant elle n'est plus qu'un être sans charme. Incolore, inodore,
insipide. Elle lui concède une nuit, pour l'hygiène. Et l'éloigne d'un revers de la
main, comme on chasserait un insecte importun.
Bonjour
Bonsoir
Cet homme trop sûr de lui n'aura pas su remplir son office. La soustraire à une
dépendance qu'elle tente d'affronter sans trouver les moyens d'y échapper.
Lorsque je t'ai donné
quelques coups de canif,
C'était pour ne pas perdre tout à fait la raison
C'était pour que tu sois un peu moins attentif,
Que tu ne t'installes pas dans ma soumission...
En ce moment, tu vois
Je n'ai vraiment plus goût à rien
Et il y a des nuits
Ou je meurs de personne
Comme on meurt de quelqu'un
Et si la dernière plage du disque, enfin sensuelle et abandonnée, laisse entrevoir un
apaisement, nul ne peut dire s'il est motivé par la certitude de retrouver l'autre, ou
par le soulagement de replonger dans cette solitude obsessionnelle, tout compte fait
préférable à une aventure oubliable.
Car de cette histoire sans intérêt, que reste-t-il ?
A peine une marque
qui déjà s'estompe... Juste un joli bleu dans le cou. Sous le foulard rouge
d'une passion dévolue à un autre.
Olivier Prou © Zoomrang
Octobre 2000
«Un... Deux...
Trois...» : voilà comment aurait pu débuter cet Entr'acte qui n'en est pas un.
Trois petits mots, murmurés par Hardy, juste avant qu'une main hélas anonyme n'attaque
d'une guitare bluesy les premières notes de Ce soir, plantant d'entrée de jeu un
premier climat : celui d'un nouveau soleil, friable, fragile, fugace, mais là.
Entr'acte est souvent perçu comme un album à «textes» : il l'est. Il marque
chez Françoise Hardy le passage à une écriture plus introspective, plus «mature»,
dont il faudra à l'auteure, malgré quelques errances, plus de 20 ans pour boucler la
boucle avec Le Danger.
Mais Entr'acte est aussi, on l'oublie souvent, un album de musiciens, fait par
des musiciens, à la manière de musiciens.
Bien sûr, l'inévitable directeur artistique 70s est là, mais Hughes de Courson,
réalisateur d'Entracte, n'a rien d'un Berger ni d'un Yared. Il n'est pas de ces
réalisateurs à la patte marquée, reconnaissable entre cent mille, qui au fil des ans
teinteront tant d'albums de Hardy de leur forte personnalité, jusqu'à parfois faire de
l'ombre aux couleurs peut-être primaires, mais essentielles, de FH.
De Courson donne, mais prend aussi. Il sait partager la palette de couleurs qui fait la
musique avec d'autres peintres de paysages musicaux, venus d'autres écoles, d'autres
horizons.
S'alignent ainsi en cet Entracte loin d'en être un, aux côtés de cinq
compositeurs (Kawcsyski, Sivy, Lara, Dutronc... et De Courson), deux
arrangeurs-compositeurs (Castelain et André Georget), et en prime deux arrangeurs tout
court, si l'on peut dire : Moze, mais surtout Del Newman, mieux connu pour son travail
avec Paul Simon et MacCartney, notamment.
Tout était là pour produire un puzzle éclaté, et pourtant, nés de la plume
unificatrice d'Hardy, les paysages musicaux d'Entracte vont s'emboîter en une
perfection rare pour n'en plus former, à l'arrivée, qu'un seul, riche, subtil et varié,
comme le sont tous les paysages dignes de ce nom. Il faudra attendre l'an 2000 et
Clair-Obscur pour retrouver chez Hardy une telle harmonie dans l'hétérogénéité
Après le soleil friable de Ce soir et la pluie d'étoiles filantes en plein jour
de Merveilleux, le ciel peu à peu s'obscurcit, touche par touche, de Et
voilà à Chanson noire, où Del Newman, génial allumeur de réverbères,
fait se lever la lumière de la nuit.
Une nuit d'ivresse et de lucidité s'ouvre avec la seconde face d'Entr'acte. S'y
chevauchent, comme en un rêve, passé, présent et nuit et jour, avec Je te cherche
et Bonjour bonsoir mais surtout avec S'il avait été et Il y a eu
des nuits, compositions d'une Lara déjà presque en partance pour son Nil,
magnifiées, le mot n'est pas trop fort, par les arrangements cordes de Del Newman.
De la pleine nuit à la Fin d'après-midi, il n'y a parfois, tout au bout de
l'histoire, qu'un pas : une musique dutronesque rythme celui de l'hardie Françoise¸ qui
le franchit, déjà comme quelqu'un qui s'en va. Et cet ultime pas constate plus qu'il ne
sonne la fin de l' Entr'acte.
Cet Entr'acte qui, non, décidément, n'en est pas un. Ici, pas d'extinction des
feux pour rameuter la foule au pied de la star, qui elle non plus n'en est pas une.
Simplement la levée d'un jour nouveau, dans ce silence d'or qui suit la musique, la
vraie, quand elle s'endort après avoir tout dit.
Web Master © Zoomrang Octobre 2000
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