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C O M M E N T   S E    D I R E   A D I E U

 

« Ma jeunesse fout l'camp. »

Un an auparavant.  En quelques mots, titre de son précédent 33, la tendre et douce égérie des sixties pop françaises avait tout dit.  C'est de son plein gré qu'elle avait appelé les coupeurs d'osier à moissonner ses 20 ans : ils l'avaient fait.  Le sort en étaient jeté : si des fleurs devaient  repousser sur la terre mise à nue, libérée, c'en seraient d'autres, ou aucune.  Les mêmes?  Plus jamais.

68 fut le plus beau des printemps.   Une bonne et belle saison, où fleurit bien plus qu'un nouveau jardin : une révolution.  Et Françoise Hardy put enfin se dire adieu à elle-même, : le temps avait passé mais les temps, surtout, avaient changé. Sous aucun prétexte il ne s'agissait d'avoir de réflexe malheureux : Françoise n'en eut pas, pas un seul.   Elle eut au contraire du courage, les audaces de la simplicité, de la qualité, de l'éclectisme.   Elle eut du goût.

Elle choisit d'abord Gainsbourg et Joan Baez, pour oser enfin poser deux questions, elle en qui toute une génération avait cherché des réponses : Comment te dire adieu, Où va la chance?

Et bis Gainsbourg pour enfoncer le clou aux couleurs d'un amour qui serait autre chose que fleur bleue sans blue note : L'anamour.

Puis elle choisit Cohen et sa Suzanne, à moitié folle, enfin, lasse d'être sage, d'effeuiller les marguerites sans les bouffer, sans y goûter, pour voir.

Elle choisit aussi Brassens, pour en finir avec ces garçons et ces filles d'un âge qui n'était plus le sien, cette image de jeune fille qui ne rêverait qu'au bonheur d'être aimée, elle qui n'existait plus, sous son parapluie, dans ses bottes en skai, sous la pluie, rêveuse et déifiée dans les rues de Paris : Il n'y a pas d'amour heureux.

Elle choisit même le plus beau des Antonio, Carlos Jobim, dont la Sabia se fit Mésange, venue de ce passé accepté, assumé, intégré, le seul qui permette de voler vers l'avenir sans crever de regrets au détour des nuages :

Chante encore la mésange
Chante encore
Que je puisse enfin
Revoir l'horizon au bout du chemin
Boire à la fontaine du lendemain
Goûter la saveur qu'avait chaque jour
Lorsque j'attendais mon premier amour

Prête à dire mais à entendre aussi, elle choisit Dieval et Stillman, dont The Way of Love, sublimée par Michel Rivegauche, dira simplement Parlez-moi de lui, qu'il s'appelle,  X, Y ou Amour, la vérité, simplement.

Et puis... elle choisit de se faire confiance à elle-même, encore une fois, presque la dernière, pour oser une question de son cru, avant La Question, trois ans plus tard : À quoi ça sert?

Elle choisit ensuite JM Rivière, parolier type des années yéyé, pour expliquer s'il le fallait ces adieux sans regrets à elle-même, déjà consommés :

Il vaut mieux une petite maison dans la main
Qu'un grand château dans les nuages
Car on peut
Comme des fenêtres
Fermer ses doigts
Lorsque la tempête fait rage
Et s'en aller sans laisser d'adresse
Avec sa jeunesse
En guise de clé

Elle était partie déjà, Françoise. Comme une autre plus tard. elle en avait tellement rêvé qu'elle y était arrivée, mais ailleurs, Rue des coeurs perdus, celle de Barker et Knight, là-bas, au presque pays des Everly.  Elle choisit de la chanter, la Lonesome Road, country et sans complexe, s'y avançant encore un peu timidement, dans l'ombre de son Stetson, mais tout de même  : quelques années plus tard, poussant L'éclairage, elle le ferait en pleine lumière, étonnante, de plus en plus étonnante au fil des ans, toujours plus loin de ce qu'on l'avait crue être, toujours plus proche sans doute de ce qu'elle devenait, était devenue.

Et elle choisit enfin Modiano et De Courson : Etonnez-moi Benoît.  Un appel, d'autres prénoms y répondraient au fil du temps, un premier Michel, un second, un Jean-Michel aussi, un ange Gabriel,  tant d'autres...

Cela ne peut pas
Durer comme ça
Car de vous à moi
C'est fou c'qu'on s'ennuie ici
Étonnez-moi...

C'était presque fini, il suffisait de conclure.  En se demandant comment lui dire adieu, Françoise Hardy s'était dite adieu à elle-même, en douceur, sans jamais le dire en toutes lettres mais, mieux que cela, dans l'une des plus belles langues du monde : celle que parlent parfois les chansons.  La dernière, de sa main, le dira bien.

Ce sont des choses qu'on ne dit pas
Que je ne devrais pas te dire
La mer les étoiles et le vent
Je ne les aime plus autant

« Nous n'irons plus au bois ». 

C'était un an auparavant.  Un an plus tard, Françoise Hardy avait tenu parole : elle s'était semée elle-même dans la forêt de ses souvenirs, sans plus pouvoir revenir en arrière, sans plus vouloir y revenir. Cette parole aussi, elle allait la tenir.

C'est beau, et plus de 30 ans plus tard, ça le reste tout autant.


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L'album de 1968 de Françoise Hardy, réédité en CD sous le titre Comment te dire adieu, marque superbement la brisure entre la jeune fille et la femme en plus que devenir.  Enluminé d'arrangements remarquablement sobres pour l'époque, souvent intemporels, c'est un album d'un goût sans faille, extrêmement éclectique et qui fait appel à des auteurs et compositeurs très divers.  Un album droit dans les yeux, qui va droit au coeur et qui étrangement préfigure, à maints égards, un autre très grand album de Françoise Hardy...

 

1968 (Comment te dire adieu)
Vinyle Reprise
CD Virgin

Comment te dire adieu
Où va la chance
L'anamour
Suzanne
Il n'y a pas d'amour heureux
La mésange
Parlez-moi de lui
À quoi ça sert?
Il vaut mieux une petite maison dans la main...
La rue des coeurs perdus
Étonnez-moi Benoît
La mer les étoiles et le vent

 

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