
Ailleurs, 1985
Je ne sais pas qui tu es, mais bon, je t'écris quand même.
Je veux que tu saches comment je vais. Pardonne-moi, je n'ai pas grand monde à qui
parler.
Tellement de silence que je ne sais même plus depuis quand je suis ici. Il fait froid.
Quelle idée ai-je eu aussi de vouloir habiter la banquise! On m'avait parlé d'un paradis
blanc, je ne vois que des tonnes de glace. Le soleil sur la neige, c'est joli, seulement,
il n'y a pas d'été,
Plus d'oiseaux fous qui
savent chanter pour rien
Plus d'un peu tout ce qui nous faisait du bien
Ma vie est triste à pleurer,
mais aucun risque que je verse une larme : si j'ouvre les vannes, mon visage se fige,
gelé. Je ne pleure plus de rivières.
La nuit, ce n'est pas mieux. J'essaie de danser sur les mots qui savaient me réchauffer :
en vain.
Prouve que tu existes
Cherche ton bonheur partout
Va
Refuse ce monde égoïste
Tout le monde aime
Tout le monde a de la peine
La vie n'est jamais la même
Et que chacun se mette à danser
Et que chacun se laisse emporter
Sans suite et sans logique,
Comme on dit des mots magiques
Rien à faire. Mon étoile a beau être à son Zénith, j'ai toujours aussi froid.
J'aimerais tant danser sur la
glace.
Laisser parler la grâce
Glisser sur la vie qui passe
De temps à autre, un bateau au large. L'autre jour, c'était le Calypso. J'ai distingué
à son bord une silhouette, j'ai crié :
Vahiné joue-moi la musique
de ton île
Moi qui jamais ne connaîtrai la vie facile
Mes lèvres gercées se sont fendues.
Tu dois te demander pourquoi je
reste dans cette contrée anesthésiée.
Je vais te livrer un secret : il
y a, dans les déserts, des merveilles sans pareil.
Je veux bien supporter toute la
misère de mon monde pour une aurore boréale.
Ça s'avance comme un voile rose,
ça m'enrubanne.
La glace se brise dans un doux
déluge de sons sublimes, puis le silence me parle, rien qu'à moi :
Calme calme calme-toi
C'est beau la neige tu verras
Et toi qui es un peu de moi
Mon histoire tu la continueras
Ce sera plus facile de tout laisser là
Plus haut
Bien au-dessus du niveau des mots
Dans un univers au repos
Dehors il fait chaud
Des milliers d'oiseaux
s'envolent sans effort
Vibre la lumière
Chantez les couleurs
Ces parfums qu'on devine
C'est l'odeur de saison
Que la musique nous donne
La vie encore une fois
Voilà, tu sais maintenant
pourquoi j'accepte que le gel fissure lentement mon cur : pour mieux le brûler.
Merci de m'avoir lu, belle inconnue.


Ailleurs, 1997
Savais-je en t'écrivant cette lettre en 1985 qu'un jour, bien plus tard dans nos vies, la
banquise se ferait intime
Qu'il n'y aurait
plus qu'un piano et ta voix un peu éraillée, blessée et offerte
Qu'enfin, dehors, il
ferait chaud
Car ce soir de
concert privé, les millions d'oiseaux sont sortis de ta gorge, libérés des vautours, et
ont tournoyé sans effort.
Ils planent à
jamais.
Pas au Zénith, mais
bien au-dessus du niveau des mots.

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