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L'immortalité d'un album live, essence même de l'éphémère figé dans l'instant, tient
parfois à peu de choses. Elle ne tient justement parfois qu'à un instant, un bref
instant, inoubliable, qui dit mieux que tout ce que le reste peine à dire, noyé dans les
mots ou la technique, sous les instruments, les lumières, les bravos, les roses, avec ou
sans épines...
1978. Dans le noir du
Théâtre des Champs-Élysées, une mélodie s'élève, venue d'un passé bien plus enfoui
qu'enfui. Elle éclate, dans le silence.
Je suis une poupée de
cire
Une poupée de son
Mon coeur est gravé dans mes chansons
Poupée de cire poupée de...
Non.
Éclaté l'espace d'un instant, le passé explose, balayé par le souffle de l'intro de Musique.
Et là commence le fameux « premier live » de France Gall?
Là s'ouvre vraiment le Live 78 au Théâtre des Champs-Élysées?
Non, là débute le « second live » de France Gall, le premier, l'immortel, tenant à
cette pas-même-minute-d'intro. Ce « second live », lui, va durer 18 ans et des
poussières, le temps d'atteindre l'âge la majorité : de 1978 à 1997.
De ce « second live », le Live 78, malgré ses maladresses, constitue
paradoxalement le volet le plus intéressant.
France Gall n'est pas encore prisonnière d'une machine trop grande pour elle. De
machine, en réalité, point encore : le bruit des pelles mécaniques qui construisent
quoi ne perturbe pas encore le vol des oiseaux.
Oh ne rêvez pas, et ne pleurez surtout pas sur la non-réédition en CD de ce concert
exclusivement vinylesque à ce jour : il est, « techniquement », assez mauvais.
En effet. si l'idée de faire exclusivement appel à des musiciennes, principalement
anglo-américaines, était porteuse, encore aurait-il fallu que ces amazones yankees
portent la voix encore plus qu'hésitante de Gall sur scène à l'époque.
Or, pas du tout : en cette année 78, superposée à un band qui, pour l'essentiel, joue
littéralement trop vite, la voix de Gall s'essouffle à suivre le tempo, courant en vain
tantôt après la rythmique, tantôt après l'émotion, tantôt après l'une et l'autre à
la fois, et souvent même après elle-même.
Au final : pas de version live mémorable sur la galette 78. Balayez donc sans
vergogne vos regrets devant ces quelques titres inscrits sur la pochette, devenus trop
rares voire totalement occultés par la suite : Comment lui dire, Ce garçon qui
danse, Je l'aimais, Chanson d'une terrienne, La chanson de Maggie, Le Meilleur de
soi-même, Viens je t'emmène...
Non, si le Live 78 reste le volet le plus intéressant de l'interminable second
live 78-97, ce n'est pas pour tout ça, mais simplement parce que c'est le vrai disque
d'une vraie fille qui chante pour de vrai en vrai de vrai, sans reverb dans la
voix, sans justesse peut-être mais en toute justice face à elle-même, et cela compte
plus que tout.
Résultat : elle perce encore, la voix d'avant, il est toujours là ce fabuleux sens du
rythme d'avant, hérité des années jazz de Robert-Père et pop de Serge-Pygmalion, par
passages-éclairs certes mais passages quand même.
Bref, elle est toujours là
France Gall, par-delà les tics Berger, déjà nombreux, déjà envahissants, mais pas
encore omniprésents jusqu'à conduire à l'impression que donneront trop souvent les «
second live » subséquents : celle d'une paradoxale « absence », quoi qu'on ait pu dire
ensuite sur les progrès de Gall sur le plan de la présence scénique.
Et revoilà tout l'intérêt de cette fameuse intro dite de « l'éclatement du passé »,
Poupée de cire poupée de ..., la « déclaration » de cet album
s'il en est. Lire : « En cette année 1978, j'en ai fini d'être une poupée de
son. »
Intention certes noble mais promesse, hélas, non tenue, avant tout pour cause de postulat
de base erroné.
Eh non, la « poupée de son » d'avant, celle des années ante-Berger, n'en était pas
une. De 1963 à 1972, France Gall a touché à une étonnante multitude de styles
musicaux. Elle a travaillé avec une fascinante diversité d'auteurs et de
compositeurs. Alors, « poupée » peut-être en ces années, d'accord, mais « de son »
: non, certainement pas.
C'est étrangement à partir de 1978 que les choses, imprévisiblement, vont devenir moins
nettes, plus délicates.
Peu à peu, d'albums en albums, en partie studio mais surtout live, la recette Berger va
se mettre en place, l'emprise musicale du maître va s'affirmer, se renforcer, jusqu'à ce
que, de multi-reprises de Débranche en multi-multi-reprises de Résiste,
Gall n'apparaisse plus par moments entre les mains du pianiste que comme une... poupée de
son.
1978-1997. 18 ans et des poussières.
Et puis, un soir, ultime soir à ce jour, soudain, le « raccord ». Inattendu,
inespéré. Attends ou va-t-en, de Serge Gainsbourg.
Et le passé, illusoirement explosé, est recollé.
Et la poupée, branchée, débranchée, rebranchée, est libérée.
À peine sorti de la
nuit...
Ironie du sort.
Ce soir-là, le soleil, à peine
sorti de la nuit, s'est soudain volatilisé... mais les nuages du soir sont parfois bien
trompeurs. Ils laissent parfois croire à tort que la nuit est définitivement
tombée, alors que non, peut-être, ce n'est pas tout à fait fini.

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