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Au presque centre de l'album exceptionnel qu'était et reste le prédécesseur de Kekeland, Les Palaces, surgissait une chanson détonnante, City, évocatrice de cette ville de l'an 2000 au centre de laquelle, justement, Fontaine avait érigé ses palais. Cette ville et sa prétendue modernité des choses comme des esprits n'en étaient ainsi évoquées que pour mieux se voir cantonnées, refoulées, à l'extérieur des remparts courageusement dressés par une Fontaine déterminée à s'offrir et nous offrir contre le discours ambiant, intra-muros, une autre ville quasi homonyme mais si bellement et tendrement différente : L'île. Quatre ans plus tard, Kekeland se dresse orgueilleusement sur les ruines des Palaces. Extase de certains, réserve d'autres : je suis du second camp. Quittant son île pour revenir parmi les « kékés » qu'à l'entendre nous serions tous (?), Fontaine reprend la route et sa place sur la banquette de cette bagnole déjà évoquée dans Magnum (Genre humain). Simplement, image choc ou néo-summum du chic oblige, après avoir supplanté l'héroïne, le champagne du vide-poche cède cette fois la place à la fiole de gros gin : Des asticots dans l'héroïne La Chevrolet de la voisine Je glisse dans les rues
fardées Ce n'est pas que ce soit mal écrit, oh que non : la plume de Brigitte Fontaine est l'une des plus belles, des plus riches et inventives de la chanson française actuelle. Ce n'est pas que ce soit mal interprété : la voix totalement cassée de Brigitte Fontaine est intacte. Ce n'est pas que ce soit mal mis en musique : ce serait le comble, avec tout le « si beau monde » dont les noms s'étalent dans le livret. Non, c'est simplement que ça n'a guère d'intérêt pour qui attend de la chanson autre chose qu'un plaisir de l'oreille ou qu'une caresse, dans le bon sens du poil, sur son bon dos de bête addicte de la provoc' branchée. C'est simplement, pour tout dire, que Fontaine est infiniment plus touchante lorsqu'elle chante ses paradis intérieurs que l'enfer des périphériques. Plus touchante et allez, j'ose le dire : plus utile. À quoi sert une chanson lorsqu'elle est surarmée? Le formidable hymne à la poésie, voire à la vie, qu'était Les Palaces apportait vraiment quelque chose à l'auditeur, chose rare en ces temps de ritournelles ou jetables ou esthétiques. « Quelque chose », au-delà de la séduction de la forme, de celle, réelle, des mots, des musiques et des arrangements. Ne serait-ce qu'un instant de recul par rapport à la dureté du monde contemporain. Une pause, un souffle, un exploit. Par comparaison, Kekeland fait quasi figure d'hymne à la mort. Je fume, je bois, l'amour c'est du pipeau, je suis le cauchemar de Dieu alias le God's Nightmare, la reine de Kekeland alias The Queen of Kekeland, chante une Fontaine piégée par sa propre quête de l'audace, poussant jusqu'à la caricature, y compris dans un anglais abject que rien ne justifie, son personnage de déesse de la défonce urbano-déjantée, désormais so chic jusqu'outre-Atlantique. Ça vous éclate, ça vous donne enfin des sensations au milieu de ces mégapoles où vous en finissez par vous demander si vous existez ? Tant mieux si ça vous pâme, moi ça m'éteint l'âme. De bout en bout ? Non, il y a, entre autres, Baby Boom Boom : Baby Boom Boom Ras l'bol comme tu dis Brigitte, mais alors pourquoi, sur treize, presque une dizaine de textes qui donnent justement pile-poil dans le registre branle / bas de ces « blancs-becs » dont la blancheur des crocs n'a d'ailleurs rien à voir avec l'âge... ou alors c'est pire? Oui, ras l'bol d'entendre chanter, sous prétexte de poésie, la quassi beauté de l'horreur de ce Kekeland que tant de gens n'ont d'autre choix que de « vivre », eux, chaque jour, lundi, mardi, mercredi comme disait Prévert, loin des délicieux délires de la branchitude. Ras l'bol dl'entendre dénoncer ce Kekeland? Pas du tout. Ras l'bol, simplement, d'une certaine antirectitude politique qui ne vaut pas mieux que son contraire, ras l'bol de ces mots-bazookas balancés sans même une fleur à la baïonnette, ras l'bol de ces apologies, sans porte de sortie ni l'ombre d'une clé tendue, du mal ou du non vivre sous couvert d'art. Je t'aime encore ... chante Brigitte Fontaine alors qu'en plage 7 se faufile en douce la moustakienne Je t'aime encore, tout aussi étrangère à Kekeland que l'était la City des Palaces. Alors, alors, enfin... Il se mêle à tout ça « Et l'affreux goût du regret », disait la chanson.
BRIGITTE FONTAINE
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