

SANS ATTENDRE OU LES GESTES DÉLICATS

La tendresse des hommes...
Et craque l'armure des
preux chevaliers et coulent les larmes sur les abdos d'acier... sous les spotlights des
plateaux télé.
Mais en réalité, dans
l'intimité, dans leurs vérités, ces nouveaux hommes tendres que notre époque croit
avoir sinon inventés du moins délivrés d'eux-mêmes le sont-ils vraiment devenus,
tendres?
Osent-ils, au-delà des
apparences, l'être dans ce qu'est véritablement la tendresse, hormis, pleurez bonnes
gens, « ne plus s'aimer et être heureux » ?
La mâle chanson française
m'en fait souvent douter. Ces beaux messieurs ont beau, de leurs sécrétions
lacrymo-vocales, inonder leurs claviers ou manquer s'électrocuter sur leurs Gibson,
ils ne viennent guère, pour la plupart, « me chercher ».
Attention : ils savent me
bousculer. Ils savent tackler mes idées, plaquer au sol mes certitudes, voire au
ciel mes oreilles : ils ont toujours été, et restent, de grands footballeurs devant
l'éternel... masculin.
Seulement.
Justement.
Il y eut bien, en ce monde
où tous les hommes se croient debout, Julien Clerc, l'un des premiers à avouer se
traîner à genoux : loco n'est pas folle, quelle idée d'avoir si longtemps
retrouvé la raison?
Il y eut bien, aux
antipodes l'un de l'autre dit-on alors, Gérard Lenorman, qui s'enfonça, et Nino Ferrer,
qui jamais ne renonça.
Il y eut bien Berger, il y
eut Moustaki qui remonta le Tendre, il y eut le grand Serge qui tout à la fois le
précéda et le suivit, il y en eut d'autres.
Mais aujourd'hui?
Restent, au-delà des
tragiquement méconnus Pierre Philippe ou Yves Postic, ces hommes à la tendresse
vaguement froide, esthétique, que sont les Biolay, Mounier, Christophe même.
Reste bien sûr Souchon,
c'est vrai, reste Voulzy : souveraine et rêveuse en ses matins d'avril, Amélie
Colbert est peut-être « la » tendresse, qui sait?
Et reste Yves.
Yves Duteil, qui reste là,
en apparence sans broncher, qui poursuit son grand bonhomme de chemin qui régulièrement
croise le mien.
Satané Duteil, ça ne rate
jamais : chaque fois, il vient me chercher, « là ».
Yves n'a pas, n'a jamais eu
et n'aura jamais une grande voix : basta. Pas plus que chez les femmes, je ne
cherche chez les hommes cela. Yves a sa voix, et ça me va.
Yves n'ose guère
musicalement. Il avance, petits pas à tous petits pas. Ça me déçoit?
Pas tant que cela.
Si, en réalité, il vient
chaque fois me chercher, c'est que depuis des années il ne revient vers nous, vers moi,
qu'après avoir osé se chercher. Vraiment se chercher, jusqu'en cette zone du
cur, de l'âme, de l'homme en somme, où bien peu de ses congénères osent
s'aventurer : la plus tendre, la « trop tendre » aux yeux de ces conventions à la dent
bien plus dure qu'on aime à le croire.
Yves ose.
Aller. Chercher. Et trouver? Affirmer?
Déclarer? Claironner? Promulguer? Non jamais.
Au fil de nos longues
soirées face à face par speakers interposés, jamais sur la table je ne l'ai vu du poing
taper. Jamais il ne m'a bousculé : il m' a simplement posé la main sur l'épaule,
m'a chanté sa vie, puis est reparti.
Chaque fois je l'ai
attendu, chaque fois il est revenu.
Cette année pourtant, je
l'ai trouvé changé. Comme chaque fois? Non plus encore, autrement.
Il ne m'a pas simplement
posé la main sur l'épaule : il s'y est appuyé. Sa voix s'est faite plus
douce. Il a chanté d'une voix que je ne lui connaissais pas, des choses qu'avant il
n'osait pas, ou qu'il ne pouvait pas, pas comme ça.
Il y a encore quelques
années, désarmant torero désarmé, il lui fallait user de véroniques pour qu'enfin
s'élèvent à leur juste hauteur les clameurs derrière le mur de la prison d'en face,
par-delà la mélancolie.
Plus maintenant, plus cette
fois : Yves porte enfin l'émotion à bout de bras.
Les siens.
Capables, comme peu, de
gestes délicats.
Vos petits gestes délicats
Qui caressaient du bout des doigts
Sur les plaies qui faisaient si mal
C'était du miel et du santal....
Ces petits riens n'ont pas de prix
Ils se posent comme un répit
Un petit air de délivrance
La musique au bout du silence
L'album s'appelle Sans attendre : pour les autres, il est encore temps.
Plus que temps.
Sans
at.... tendre, vraiment. Des textes profonds, sensibles et ressentis,
fémininement masculins oserait-on dire, loin comme souvent chez Duteil des modes et des
idées reçues mais, surtout, vocalement portés et musicalement habillés avec pudeur,
intelligence, sobriété. L'audace de la tendresse, très loin des larmes de
crocodile de trop d'alligators de la chanson.

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YVES
DUTEIL
SANS ATTENDRE - 2001
PAROLES ET MUSIQUES YVES
DUTEIL
Sauf * :
Adaptation française de Samba Em Preludio
(Baden Powell / Vinicius de Moraes)
RÉALISATION ET DIRECTION
MUSICALE GÉRARD BIKIALO
Avoir et être
Lettre à mon père
L'île de Toussaint
Apprendre...
Nos yeux se sont croisés
Yen
Pour que tu ne meures pas
Les gestes délicats
Vivre sans vivre (duo avec Bïa) *
Tombée des nues
Le simple fait que tu existes


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