

Petit, j'ai eu la
chance d'avoir tout plein de disques.
Des disques d'enfant. De contes, surtout, de légendes que racontaient des dames ou
des messieurs qui j'imaginais dans la pénombre, sous une petite lampe, lisant, pour moi
tout seul.
Des disques de grands aussi, ceux de mes grandes soeurs. Quelques-uns. Mon
préféré était celui de Guy Béart, le premier : Laura, Le bal chez Temporel...
Je le connaissais par coeur, me le repassais pendant des heures sur mon petit
tourne-disque, à moi.
Je me levais tôt le matin, à l'aube, je descendais sans bruit, je m'asseyais sous une
chaise, oui sous, pas sur, à l'abri, je posais l'aiguille, et je
partais sur les ailes de la musique.
Et puis, je ne suis plus parti, on grandit.
Plus parti sinon bien ponctuellement, sur un slow de Mike Brant précocement dansé dans
un sous-sol, sur quelques trucs que j'entendais parfois à la radio, sans plus.
J'aimais bien La maison où j'ai grandi. Bébé requin, aussi.
Noël 1971. En ce temps-là, nous étions encore nombreux à nous réunir autour de
l'arbre. Nous nous faisions encore des cadeaux, nous prenions encore le temps de
nous arrêter à ces bêtises qui font aussi la vie, si tard le comprend-t-on...
L'année précédente, j'avais reçu dans une énorme boîte une " à mes yeux
gigantesque " piste de course : lignes droites, virages, petites voitures
électriques, filant à toute allure comme le temps.
Mais en ce Noël 1971, pas de grosses boîtes pour moi. Si, une, un peu plus grande
que les autres, mais plate, si plate. Qui avait bien pu avoir l'idée de m'offrir un
33 tours? Je n'aime pas la musique.
J'ai déballé, j'ai dit merci, poli. Ce n'était même pas le disque de Marie
Laforêt, avec Mon amour mon ami, que ma mère avait offert à ma soeur l'année
d'avant, et que j'aurais bien aimé avoir. Pour cette chanson seulement, la 1 de la
Face A, j'allais rarement plus loin.
Julien Clerc. Assis dans l'herbe. Ah bon. Merci.
Il a bien fallu dix jours avant que je pose l'aiguille sur cet étrange cadeau : j'avais
reçu trois méga-albums Spirou, ce qui prend un certain temps à lire, surtout en
bouffant sans arrêt : tourner les pages devient compliqué, et ce n'est pas bon pour
elles non plus.

L'étiquette était bleue. Pathé. Vaguement, plus ou moins la même que
celle de ce plus que vieux 78 tours vaguement swing de Line Renaud, Le tout petit
éléphant, qui venait je ne sais d'où mais que je me passais en boucle sous ma
chaise en barrissant. C'est drôle comme les choses nous reviennent.
J'ai posé l'aiguille, sur le piste 1, Face A. J'allais rarement plus loin, j'y suis
allé. 2A. 3A :
( Petit
piano, rien du tout, tout simple )
La fée qui rend les filles belles
A bégayé devant ton berceau
Le vent qui froisse les ombrelles
N'a pas soufflé sur ton trousseau
Mais l'amour qui rend les femmes belles
Dans ton lit
Fera
Son nid
Tout d'un coup,
pour la première fois de ma vie, en écoutant une chanson, j'ai pensé à
quelqu'un. Pour la première fois une chanson m'a parlé des autres, en l'occurrence
de quelqu'un d'autre que j'aimais bien, d'une fille pas jolie pour les autres, qui
n'était en fait jolie que pour moi : et si c'était tout ce qui comptait?
Pour la première fois de ma vie, une chanson m'a fait me poser une question, la
première. M'a soufflé des réponses, les premières.
Je n'ai pas trop aimé tout le reste tout de suite, la face B surtout, jusqu'au bout de
laquelle j'ai mis des mois à m'aventurer, et puis un jour, tout au bout, ce tambour,
comme sur mes disques de contes :
Les enfants ont soufflé
Dans les fifres de guerre
Ils ont soufflé si fort
Que la bête a tremblé
Faut-il être bête? C'est moi qui me suis mis à trembler. La fée qui rend
les hommes beaux venait de me jeter le plus beau des sorts qui soient : elle s'appelait
Chanson.
Depuis, j'essaie, sans grands résultats mais j'essaie, d'être digne du sort qu'elle m'a
jeté, par la grâce de ce jeune homme, assis dans l'herbe, et qui me regardait grandir.


JULIEN CLERC
1971
Ce n'est rien (Étienne Roda-Gil / Julien Clerc)
Adelita (Étienne Roda-Gil / Julien Clerc)
La fée qui rend les filles belles (Étienne Roda-Gil / Julien Clerc)
Les tout petits détails (Étienne Roda-Gil / Julien Clerc)
L'éléphant est déjà vieux (Étienne Roda-Gil / Julien Clerc)
La fille de la véranda (Étienne Roda-Gil / Julien Clerc)
Niagara (Étienne Roda-Gil / Julien Clerc)
Et surtout (Étienne Roda-Gil / Julien Clerc)
Rolo le Baroudeur (Étienne Roda-Gil / Julien Clerc)
Chanson pour mémère (Étienne Roda-Gil / Julien Clerc)
Coeur-de-Dieu (Maurice Vallet / Julien Clerc)
Les enfants et les fifres (Maurice Vallet / Julien Clerc)