Christophe, Comm' si la Terre penchait (COMMENTÉ)

Christophe - Comme si la Terre penchait (Album commenté)

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COMM' SI
LA TERRE PENCHAIT

DOULEUR EXQUISE

 

Pour beaucoup, le nom de Christophe n’évoque sans doute que l’image d’un post-adolescent éploré dessinant inlassablement sur le sable le visage d’Aline, comme dans le plus « cliché » des romans de gare.  Pour d’autres, celle d’un séducteur moustachu remettant ça quelques années plus tard en hululant avec un contentement de soi frisant l’insupportable qu’avec les filles, il a toujours un succès fou.  Oooouh Oooouh Oooouh…

Pas faux.  Le slow-sirop, Christophe, ça le connaît…

On pourrait en rester là.   Comme on pourrait se gausser de son obsession kitschissime pour les palaces, les juke-boxes, les casinos de luxe et les voitures décapotables emportant des princesses esseulées le long de la corniche monégasque…

On n’aurait pas tort non plus…  Parce que tout de même, à notre époque, le latin-lover en smoking-blanc adossé à la carrosserie de sa Ferrari rouge-sang et dévisageant sa pin-up de service sous les palmiers de la Baie des Anges, ça sent la ringardise façon Dick Rivers à plein nez…

Sauf que…

Sauf que justement, avec sa petite voix haut-perchée, ambiguë et si souvent fatiguée, avec ses arrangements « en spirale infernale », obsessionnels jusqu’au pathologique, Christophe a toujours réussi à insinuer un profond malaise dans ses chansons…  A-t-on affaire à un mec qui ne pense qu’à se taper de belles gonzesses, ou à un homme qui ne sait vivre ses amours que dans le fantasme, à cent mille lieues du réel ?  Est-ce le récit de ses conquêtes qu’il cherche à nous chanter jusqu’à l’indécence, ou bien le vertige, la perte de tous repères, et la profonde solitude que génère en lui " la femme idéale " qu’il ne cesse de poursuivre sans vraiment faire corps avec elle ?  Sous couvert de parler d’amour, de séduction, n’est-ce pas de la perte de soi-même dont il est question, et de cette alchimie infernale entre la sexualité et la mort ?

La réponse à ces questions se trouve en grande partie dans le nouvel opus de Christophe, Comm’ si la Terre penchait…   On y retrouve la douleur exquise qui a fait le suc des meilleurs albums seventies de Christophe (Les paradis perdus, Les mots bleus ...).

En France, bien peu nombreux furent ceux qui utilisèrent les synthétiseurs pour ce qu’ils sont : des machines permettant de créer d’autres sons, d’autres espaces, et non pas des instruments destinés à remplacer cordes, cuivres et autres instruments acoustiques.   Vingt-cinq ans plus tard, Christophe reste fidèle à ce cocktail synthés-guitares, mais pousse encore plus avant sa recherche sonore.  Et c’est là sa force : créer une sorte d’envoûtement continu pendant 45 minutes, un magma de sons d’où émergent des mélodies implacablement douloureuses et dont le charme vénéneux opère au fil des écoutes.

La voix de Christophe tantôt androgyne, tantôt au bord de l’expiration, se timbre fugacement pour mieux s’étouffer l’instant d’après, puis repart frôler d’un souffle fatigué des mots qui s’effacent à leur tour devant des volutes de guitares, des spirales de sons d’où émergent par instants des rythmiques qui jamais ne s’installent…  C’est un peu comme dans les palaces que Christophe affectionne : le sol y est de marbre, mais c’est comme s’il se dérobait pour laisser place à des sables mouvants.  Comme si ce décor apparemment immuable n’était là que pour mettre en relief la fatalité du désordre intime que provoque la présence/absence de l’autre.  Comme si tout ce luxe échouait à structurer durablement l’existence.  « Comme si la terre penchait… »

A l’écoute de ce disque, on est comme entre deux mondes : celui du réel, du palpable, et celui des paradoxes d’un vertige amoureux générateur d’idéal mais aliénant jusqu’à l’obsession…

Je tombe et je retombe
Sur des sosies de toi
Comment peut-on tomber si bas

(J’aime l’ennui - Möör / Christophe)

Ces petits luxes
Providentiels
N’ont plus l’goût de nos amours
Bien chambrées…
Ton indifférence
Est le cœur de ma folie
Et ton allure singulière
A la distance et la beauté
Des photos glacées que j’aime

(Ces petits luxes - Elisa Point / Christophe)

Aucun miroir
Ne peut la voir
M’enlacer pour mieux me glacer
Je sens sa fièvre
Comment garder mon sang-froid…

(L'enfer commence avec L. - Elisa Point / Christophe)

Elle veut l’amour
Pur et sans failles
Dans le profond des horizons lointains
Mordre au citron
De l’idéal
Elle veut le début sans la fin

(La man - Möör / Christophe)

Avec cet album, Christophe ne fait que confirmer qu’il a quelque chose d’infiniment plus complexe à défendre que les chanteurs pour groupies en mal de tombeurs toujours prêts à dégainer leur bazar.  Et que ses préoccupations ont bien plus à voir avec les tourments chers à Visconti qu’avec les paillettes façons Guy Lux !  Ce n’est pas la passion des juke-boxes qui l’anime, c’est le regret d’une Amérique mythique à jamais engloutie.  Ce ne sont pas les amourettes pour cœurs d’artichauts qui le préoccupent, mais le raz-de-marée intime qu’elles provoquent.  Ce ne sont pas les carrosseries galbées qui le fascinent, mais la promesse du précipice au bout du pare-chocs.

Le sommet du paradoxe, Christophe l’atteint d’ailleurs avec On achève bien les autos, chanson bancale comme son refrain.  On ne saurait dire s’il y est question d’un homme faisant l’amour avec une femme à bord d’une limousine fracassée, d’un obsédé jouissant solitaire dans une carcasse de voiture, ou encore d’un James Dean déphasé éprouvant un plaisir paroxystique à faire définitivement corps avec son véhicule en s’abîmant avec lui du haut d’une falaise…

On pourrait frôler le ridicule ou le scabreux… On ne peut pas faire plus envoûtant.  D’autant que cette chanson est suivie d’un long instrumental en forme de dernier souffle, puis d’une sorte de montée vers un paradis incertain. Encore un paradis perdu…

Les lumières bleues dansent sur les terrasses
Et les étangs reflètent leurs lumières
Le jour ne vient pas
Ca me fait peur…
Plus jamais ouvrir de porte
Verser une larme
Vers l’intérieur
Comm' si la terre penchait…

(Comm' si la Terre penchait - Christophe / Christophe)

Un texte d'Olivier Prou © Zoomrang Juin 2001

COMM' SI LA TERRE PENCHAIT
Christophe
2001

Elle dit elle dit elle dit
La Man
J'aime l'ennui
Ces petits luxes
Comme un interdit
Nuage d'or
L'enfer commence avec L.
On achève bien les autos
Comm' si la Terre penchait
Voir
Sous l'eau de rose

MUSIQUE
Christophe

TEXTES
Christophe, Möör, Elisa Point

ARRANGEMENTS
Philippe Paradis

RÉALISATION
Christophe / Philippe Paradis


DISCOGRAPHIE COMMENTÉE DONT :