Kim Carnes - Voyeur (Album commenté)

 

 

K I M   C A R N E S   /   V O Y E U R S   &   L O O K E R S

ÉCRIRE À L'AUTEUR (WEB MASTER)

 

Contrairement aux idées reçues, tout n'a pas, pour Kim Carnes, commencé avec Bette Davis Eyes.

Et tout, non plus, ne s'est pas totalement achevé pour elle avec ce méga-hit planétaire.

Kim Carnes chantait en effet depuis 1972 quand, en 1981, tout a basculé pour elle.

Jusqu'à cette date fatidique, elle avait mené, comme tant d'autres chanteuses américaines en quête d'un « déclencheur », une carrière tranquille : quelques albums dont, avec son comparse Dave Ellingson, elle avait signé la plupart des paroles et musiques.

Pas de hits, mais de fort jolies choses, dont la très dépouillée Sailing en 1976 qui, avec le recul, apparaît prémonitoire :

Sailing
Prendre la mer
Riding on the crest of a dream
Voguer sur l'écume d'un rêve
All we need is a breeze
Il suffit d'une brise
Some help from the wind
De l'aide du vent

Sailing
Prendre la mer
Out of my dreams
Quitter mes rêves
And into the night
Voguer dans la nuit
We may never come back again
Nous pourrions ne jamais revenir
If we go sailing
Si nous prenions la mer

« We may never come back again if we go sailing » : « Nous pourrions ne jamais revenir si nous prenions la mer ... »

C'est, en réalité, la mer du show-business qui va prendre Kim Carnes, et passer à deux doigts de l'emporter corps et bien.

1981 : sortie de l'album Mistaken Identity, hélas bien nommé.  Littéralement : « Erreur sur la personne ».

Ce 4e ou 5e 33 est pourtant assez fidèle aux opus précédents de Kim Carnes : de jolies balades  mi-folk mi-rock ou vaguement country, quelques rocks très classiques sur des arrangements qui le sont tout autant.

Seulement... seulement... en tête de la plupart des chansons, signées sans surprise Carnes/Ellingson s'est glissé un tout petit truc de rien du tout, signé Wise/De Shannon.

Un tout petit truc de rien du tout, vraiment... mais qui a tout tout tout pour faire un tube extraordinaire, et notamment par le mariage de deux ingrédients magiques : la superbe voix « stewartienne » de Carnes saupoudrée, deci delà, de quelques petits sons «bien synth », juste assez dans l'ère d'un temps où Rod Stewart, transitoirement entiché des synthés, tient le haut du pavé.

Et c'est l'inévitable déferlante : hasard ou calcul peu importe, Miss Kim surfe du jour au lendemain sur la vague Stewart, si vite, si fort et si haut que la chute devient vite prévisible : sitôt la vague retombée, la « sous-Stewart » va se retrouver le bec à l'eau.

Mais la vague ne retombe ... curieusement... que lentement, très doucement.

Il est des chansons comme ça dont les radios ne se lassent pas, du moins pas tout de suite : début 1982, Bette Davis Eyes tourne toujours en radio.  Elle passe décidément encore trop bien  la « chanson de Kim qui n'est pas de Kim ».  Pourquoi enterrer la poule aux oeufs d'or si elle refuse de crever?  Alors on remet ça, on enfonce le clou, quitte à enfoncer définitivement Kim Carnes avec. 

Pendant ce temps, ça discute vraisemblablement ferme chez EMI : la maison de disques veut son Bette Davis Eyes 2.

C'est bien joli, bien charmant et bien logique, mais il y a un hic : poule aux oeufs d'or peut-être, Kim Carnes n'est pas une dinde.

Là où tant d'autres auraient volontiers joué les béni-oui-oui et empoché le magot à coup de Bette Davis Eyes 2, 3, 4 ... jusqu'à ce que le filon de l'increvable tube s'épuise pour ensuite vivre de leurs rentes, Kim Carnes s'est remise à l'écriture.

Été 1982 : toujours avec Ellingson mais d'autres aussi, « Kim Carnes prépare un nouvel album ».

Produit, comme le précédent, par l'excellent Val Garay, mais bon... on raconte que ce sera « un peu différent ».

« Différent ? »  Hum...  Le vilain mot !

La maison de disques et le public attendent, résolue pour la première, sceptique pour le second : un album multi-platine comme Mistaken Identity, ça n'arrive pas tous les jours après tout, et rarement deux fois de suite.... 

Et puis...  le Rod commence à battre de l'aile dans les charts avec ses synths à tout va : tant va la cruche à l'eau qu'elle se casse, si l'autre veut se casser la gueule à  se ré-époumoner de sa voix rocailleuse, laissons-la donc faire, « sait-on jamais »...

Et le fameux album « sequel » de Kim Carnes sort donc fin 1982.

Différent ? Horribilis oui, horreur et consternation ! L'opus de la « gentille chanteuse », à la voix certes sexy mais quand même, s'appelle « Voyeur ».  Au pays des bondieuseries, déjà, ça la fout mal.

Mais d'abord, qu'est-ce que c'est que cette pochette?  Là où Kim, sur Mistaken Identity, apparaissait sagement assise sur un canapé, la voilà debout, de plein pied, le regard halluciné perdu dans un décor Fritz-Langien à la Métropolis.

C'est gris, c'est noir, où est le beau bonbon rose espéré, le bon rose bonbon, le beau bleu des yeux de Bette Davis Eyes Deux ?

Et il y a pire, il y a « trop c'est trop » : la pièce d'ouverture et pièce titre, Voyeur, est suivie de Looker.

Il y aurait donc du concept là-dedans?   Un « message » ?

Oulala : aux abris, « Bette Davis » a pété les plombs !

Erreur, gentes dames et doux messieurs des sages banlieues du pays dont le devise se veut « Je crois en Dieu »  : c'est le fusible Bette Davis qui a sauté.

Prise par la mer par surprise un an plus tôt, Miss Carnes ne se l'est pas fait dire deux fois.

Elle a pris la mer avant que celle-ci ne la reprenne une fois de trop. 

Elle a mis les voiles pour aller, cette fois, là où elle voulait vraiment aller.  Pas ailleurs mais pas chez vous non plus, coincée entre Elvis et Johnny Cash, empoussiérée sur la cheminée.

Tant pis si c'est plus loin que beaucoup ne voudront la suivre... et ne la suivront.  Plus d'erreur sur la personne cette fois, Mistaken Identity : pas de suite, mais fin.

Synthétique, ce Voyeur?  Diablement !  À côté, Bette Davis Eyes est une merveille d'acoustique.

Synthétique, en réalité, comme les meilleurs albums européens d'alors.  Superbement synthétique, plastique jusqu'à la déshumanité, comme celle de l'univers dépeint au fil d'autant de chansons, profondément dérangeantes pour un pays profondément dérangé.

Un univers avant tout d'apparences, où le choix, pour l'Homme est net et sans appel : être voyeur ou « looker ».   Regarder et consommer, ou ne vivre que pour être regardé... et consommé à son insu.  La loi du marché appliquée à l'humanité.

Tout le monde le sait, personne n'est dupe, mais tout le monde ou presque agit, parle et semble penser comme s'il était ?  Allez Kim, vas-y !

VOYEUR

When voices through the thin walls
Quand les voix à travers les murs minces
Speak of aberrant behaviour
Parlent de comportement aberrant
And the videos
Et que les vidéos
Are her only savior
Sont son seul sauveur

She turns it on when they're all gone
Elle monte le son quand tous sont partis
Then she turns and slips her high heels on
Elle chausse ses talons aiguille
Shadows fill the room
Les ombres envahissent la pièce
And she starts moving
Et elle commence à danser

Voyeur voyeur
Are you hot tonite
Tu es chaud ce soir ?
Dance dance dance
Until it makes you feel good
Jusqu'à ce que tu te sentes bien

Voyeur voyeur
Are you hot tonite
Love is still alive
L'amour est toujours vivant
Ity's just locked up inside
Il est seulement prisonnier à l'intérieur

LOOKER

A pretty face
Un joli visage
Reflected in a mirror
Dans le miroir
With every move
À chaque mouvement
The picture's getting clearer
L'image se précise

But when she smiles
Mais quand elle sourit
Is she really smiling
Sourit-elle vraiment ?
She's the only one
Elle seule
Who really knows
Le sait

She's a looker
That's what they say
C'est ce qu'ils disent
She's got it all
Elle a tout
She's got it made
Elle y est arrivée

She's a looker
With a beautiful face
Avec sa belle gueule
Always on display
Toujours en représentation


Personne n'est dupe, tout le monde le sait, tout le monde se tait en croyant sauver sa peau, tant pis : Kim Carnes joue la sienne, à fond.

Pièce 3, Say You dont' know me :

When I pass you on the street
Quand je te croise sur la rue
And I wanna yell come back
Et que je veux hurler : « Reviens ! »
Don't tell them that you know me
Ne leur dis pas que tu me connais

And when I'm standing next to you
Quand je me tiens debout près de toi
In a crowded room
Dans une pièce pleine de gens
And I wanna yell come back
Et que je veux hurler : « Reviens ! »
Don't tell them that you know me
Ne leur dis pas que tu me connais

When they try to get you out of your head
Quand ils essaient de te rendre fou
Just turn instead and say you don't know me
Retourne-toi et dis que tu ne me connais pas

Metropolis / Megalopolis : du pareil au même.

Prisonniers des courants sous-marins, des « undertow», non seulement les Hommes de ce beau pays ne prennent-ils  plus la mer : ils n'en rêvent, le plus souvent, même plus.

« On rêve, mal, de choses infernales » ?

Is anybody in there
Y-a-t-il quelqu'un ici
Is anybody home
Y-a-t-il quelqu'un là-dedans

Can anybody hear me
Quelqu'un peut-il m'entendre

Does anybody know
Quelqu'un sait-il

Know the way to break out
Comment échapper
From the undertow
Au courant sous-marin

Voyeur...  Album à contre-courant complet.

Suicide artistique ?  Ou ultime voire impossible revendication d'une existence artistique pop hors du discours imposé... ?

Kim Carnes n'est pas dupe.  Piano solo et choeurs d'enfants, elle le chante en fin de face A, avec superbe et ironie, en une fausse chanson de simple amour qui, au fond, s'adresse à l'auditeur :

Nearly every night I stay awake
Pratiquement toutes les nuits je reste éveillée
And I don't understand it myself
Et je ne comprends pas moi-même pourquoi
Living on the edge : it's almost real
Aux abords de la folie, je frôle la réalité
You can't depend on me
Ne compte plus sur moi

I'm breaking away from sanity
Je suis en partance de la norme
Showing the ghost inside of me
J'exhibe ce qui me hante
I'm running away from you and me
Je suis en partance de toi et moi
Breaking away from sanity
En partance de la norme

I talk to myself when you're not there
Quand tu n'es pas là je me dis
Oh if you could me my mind
Si tu pouvais lire dans mes pensées..
I'm chained to nothing
Je ne suis enchaînée à rien
But it's all chained to me
Mais tout est enchaîné à moi
You can't depend on me
Ne compte plus sur moi

En face B, au froidement conceptuel dyptique Voyeur/Looker de la face A, succède enfin un tryptique, où vont s'incarner ces concepts.  À leur image, les musiques se feront aussi chair et sang, avant tout par l'électricité des guitares, perçant la froideur, hurlant à une impossible chaleur.

Images d'épinal, Voyeur et Looker vont prendre les traits du « play-boy classique US » (Merc Man - L'homme à la grosse Mercury) et de la waitress yankee type (The Thrill of the Grill - L'attraction féminine du bar de banlieue).

Monsieur et Madame US Tout-le-Monde, quoi, qui vont bien évidement tomber dans les bras l'un de l'autre. 

Par amour?   Pensez-vous! 

On ne parle pas d'amour à Metropolis.  On parle d' « Arrangement », on se tombe entre les griffes bien plus qu'entre les bras.

He drives her all day long
Toute la journée il la conduit
To fancy bars and restaurants
De bars en restos chics
She acts like nothing's wrong
Elle fait comme si rien tout allait bien
She satisfies his needs and wants
Elle répond à ses besoins à ses désirs

He will drive  her, she will drive him
Il la conduira, elle le conduira
Crazy with demand
À la folie sur demande
Under he takes all that he can stand
Jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus

She believes in gold
Elle croit en l'or
And he beleives he lost his soul
Il croit qu'il a perdu son âme
She knows she's getting old
Elle sait bien qu'elle vieillit
She's lost her vision and her goals
Elle n'a plus de rêves ni de buts

That's the arrangement
Voilà l'arrangement

Et Voyeur de se terminer, après ce clin d'oeil à Cassavetes, par Take it on the chin : « Prends ça, tendrement, sur la gueule ».

Échec commercialTotal et absolu, comme tenu des attentes. 

Bien peu, bien peu, voudront se voir dans le miroir tendu par Kim Carnes...

Une chanson, une seule, tournera vraiment en radio : Does it make you remember, insignifiante et inoffensive balade perdue là, comme ça, au beau milieu de tout ça, pour faire plaisir à qui, à quoi?

Mais Kim Carnes dans tout ça, après tout ça?

Elle a tout dit.

Un autre album suivra un an plus tard, le plutôt banal et sage Café Racers, sans intérêt aucun sinon par cette chanson apparemment anodine et bien brève, oubliée, The Universal Song, où se cache d'ailleurs discrètement le titre de l'album.

Une histoire toute simple : celle d'une fille qui a fait ce qu'elle avait à faire, dit ce qu'elle avait à dire. 

Un soir, planquée chez elle, elle entend une musique par la fenêtre.  Une musique, de la musique, « la » chanson universelle.  

Elle ouvre la porte, en passe le pas, la referme, et part vivre sa vie.

C'est exactement ce que fera Kim Carnes.

Après d'ultimes albums sans vraiment d'âme ni conviction, sans plus de folie ni d'audace, elle dira définitivement adieu à la musique.

Elle vit aujourd'hui au pays de la peine de mort, où le grand débat d'idées consiste, en ce printemps 2001, à savoir si l'on doit oui ou non diffuser les exécutions capitales à la télé.


Voyeur
Voyeur
Are you hot tonight ?

 

 

ÉCRIRE À L'AUTEUR (WEB MASTER)

 

 

KIM CARNES
VOYEUR
Réédition CD 2001

Voyeur (Carnes, Ellingson, Hitchings)
Looker (De Vorzon, Towers)
Say you don't know me
(Kim Carnes)
Does it make you remember
(Carnes, Ellingson)
Breaking away from sanity
(Carnes, Kampf)
The undertow
(Hitchings)
Merc Man
(Carnes, Ellingson, Hitchings)
The arrangement
(Carnes, Ellingson, Hitchings)
The thrill of the grill
(Kim Carnes)
Take it on the chin
(Kim Carnes)