
D I F F É R E N C E S
On peut ne pas aimer voire détester les synthétiseurs quand ils prennent toute la place, écrasent sur leur passage tout ou presque. On peut ne pas aimer voire détester, les petits textes positivistes façon Si tu plonges, Quand on est ensemble, Il vient de toi, Y a pas de honte et tutti quanti, qui émaillent de quasi bout en bout Différences. On peut ne pas aimer voire détester les tics textuels à la Berger qui, sur Différences, atteignent des sommets, dont au premier chef l'insupportable «il y a», alias «y a» :
Y a des
montagnes d'amour qui t'attendent Y a quelqu'un
qui pense à lui Y a tant de
gens qui ressemblent à leur ombre Y a des
regards Y a pas de
honte Y a des
musiciens fantastiques
Oui, on peut ne pas aimer voire détester un album pour des tas de raisons, ne serait-ce que parce qu'à son écoute, on ne peut se départir de cette impression de se faire servir, quelque part, une sorte de petite morale de pacotille sans même que la forme et la musicalité du discours ne viennent en réchapper le simplisme. Oui MAIS on peut ne pas aimer voire détester infiniment plus que tout cela «autre chose», en l'occurrence ce racisme tantôt latent tantôt virulent d'une certaine partie de l'opinion, entre autres française. Oui, ce bon vieux racisme qui, en «Douce France» s'exerce d'abord à l'endroit des Maghrébins, qu'ils soient Arabes, Kabyles ou autres, mais aussi des autres «différents» que sont ceux que vous savez : minorités dites «visibles», vieux pudiquement appelés «personnes z'âgées», homosexuel(le)s impudiquement appelés de mille noms tous plus «drôles» les uns que les autres, ouvriers, analphabètes, marginaux, la liste est longue. Alors, qu'on aime ou pas le cru Berger 85, on ferme sa gueule et on rengaine ses petites critiques, on fait même abstraction d'une certaine récup commerciale récente et on se met à fond, synthés ou pas, une chanson : Je veux chanter pour ceux qui sont loin de chez eux. Et les images défilent en rafale : elles ne peuvent pas ne pas le faire si l'on est un tant soi peu conscient de ce qui se passe, chaque jour, autour de soi. Bien vite, on n'écoute plus, perdu dans ses pensées, noyé dans ces visions peuplées de gros blonds et de petits rats, dans ce cauchemar qui semble n'avoir pas de fin. Dans la Douce France, certains jours, tout le monde peut se sentir bien loin de chez soi. Quand, bien loin au-delà des sillons, quelques mots et une petite musique nous arrachent par leur beauté à ces visions d'horreur, «y a» comme une boule qui nous monte à la gorge et on se dit que, oui, ravaler ses mots intransigeants et faire preuve de plus de sentiment, c'est sûrement simpliste et diablement moraliste, mais c'est aussi, parfois, nécessaire, essentiel, urgent.
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MICHEL BERGER
Différences
1985