PROLOGUE Je n'ai qu'à fermer les yeux pour la revoir, les revoir, et surtout revoir le lieu où tout a commencé. Quand était-ce exactement? Je ne me souviens plus... Fin 77, début 78? L'hiver, l'été? Non, rien à faire, le souvenir exact du moment s'est envolé, mais le reste est là, intact, dans ma mémoire. En ce temps-là, eh oui déjà, la collaboration entre Diane Dufresne et Luc Plamondon était à son apogée, sans que rien n'en laisse prévoir le lent déclin que l'on sait. Diane était au faîte de sa gloire, et Plamondon, sans le savoir, au début d'une seconde. Que venait donc faire là, ce soir-là, tout ce beau monde au modeste Café Campus? Le dernier album de Diane datait déjà de presque un an, le prochain ne s'annonçait pas encore. Quelle idée de monter sur scène, et pour un soir seulement? L'annonce proclamait pourtant en toutes lettres : DIANE DUFRESNE AU
CAFÉ CAMPUS La Café Campus était alors le rendez-vous incontournable des étudiants de l'Université de Montréal, située tout près. L'est-il encore? Je ne le sais pas, je ne l'ai plus revu. Bar le jour, discothèque la nuit, le Campus n'avait rien d'une salle de spectacle : il n'y avait pas de scène. On rangeait les tables, on tirait les chaises, et tout se déroulait là, plus ou moins à même le sol. Si «la» Dufresne avait décidé de chanter là, un soir, un seul, c'est qu'il allait se passer quelque chose. Je me suis donc pointé au Campus à l'heure dite, dans le soleil me semble-t-il couchant. La salle était
déjà pleine, les musiciens s'accordaient, la foule bourdonnait, et c'est là que je l'ai
vu. Ils étaient assis là, anonymes, au troisième ou au quatrième rang, tous seuls, comme deux parfaits inconnus. Normal : qui, au Québec, connaissait alors Michel Berger? Quant à France Gall,si La déclaration ou Musique tournaient régulièrement, le visage de la dame demeurait flou Le vidéoclip ne sévissait pas encore, France Gall n'avait plus remis les pieds sur une scène québécoise depuis la Torpedo bleue : sa nouvelle tête passait donc, à Montréal, plus ou moins inaperçue. Quelle mouche m'a alors piqué? Je ne sais pas, ou plutôt je le sais trop bien : l'occasion était trop belle d'approcher Michel Berger dans un contexte autre que celui du groupie hystéro qui se rue sur son idole avec des dizaines d'autres fans. C'était une chance unique. Personne n'allait venir me damer le pion : Michel Berger était, ce soir-là, Monsieur Tout-Le-Monde. Et me voilà, à dire «Bonsoir», essayant d'avoir l'air «tout naturel», évidemment sans succès. Qu'ai-je bredouillé? Des banalités sans doute : «J'aime ta musique, je voulais juste te dire bonsoir... Bonsoir France, aussi...» Ils étaient gentils, souriants, pas stars pour deux sous, lui du moins. Elle semblait davantage sur ses gardes. Est-ce son regard à elle qui m'a mis mal à l'aise? Sans doute. Subitement, je n'ai plus su quoi dire : blocage. Dans ma tête, une réplique, une seule, comme Obélix, mal à l'aise devant un parterre de gens biens, qui ne peut plus songer qu'à ces mots : «Ils sont fous ces Romains.» Allez!, trouver autre chose, pas ça, pas «ça», vite, une idée : néant. Alors les mots ont jailli : «J'aime bien Véronique Sanson aussi. Ses deux premiers albums étaient géniaux. C'est toi qui les a produits non? Que penses-tu de sa musique maintenant?» Michel et France... Je les aurais balancé un seau d'eau à la gueule que l'effet aurait été le même. Elle s'est immédiatement refermée, a regardé ailleurs après m'avoir fusillé du regard. Illusion? Mystère... Lui a été plus doux, m'a souri, a bredouillé quelques mots. Seuls deux me sont restés : «.... plus américaine...» Je n'entendais plus rien, étais-je devenu sourd? Non, Diane s'était emparée du micro, la salle s'était tue. «Bon, je vous laisse, bonsoir...» «Bonsoir». Je ne me souviens plus des premières chansons de Diane : j'étais ailleurs. J'avais l'impression d'avoir fait une gaffe, pas que l'impression du reste... Je n'avais pas voulu les mettre, le mettre surtout, mal à l'aise. Je voulais simplement lui dire que j'aimais sa musique, mais celle de Véronique Sanson aussi, et La déclaration aussi, et Comment t'en apercevoir, Chanson d'une terrienne... J'étais un Martien. Et puis boum, quelques mots de Diane m'ont fait retomber sur Terre. Les mots exacts? Quelque chose comme : «Bon, je vais vous chanter quelque chose de neuf maintenant. Luc Plamondon, avec Michel Berger, vient de terminer l'écriture d'un Opéra-Rock, Monopolis, qui doit être monté à Paris. Je vais vous chanter une chanson extraite de Monopolis, ça s'appelle Les adieux d'un sex-symbol.» Monopolis, qui devait devenir Starmania, est, sauf erreur, né ce soir-là. Dans la voix de Diane, immense et magnifique, jamais plus touchante peut-être qu'en cet instant, bercée par un vieux piano, boostée par un band rock d'enfer. Une chanson, juste une chanson, mais laquelle, et chantée avec quelle âme, quelle rage, quelle douleur... Je me souviens de la note finale, de ce presque cri, du silence soudain, éclaté par les applaudissements à tout rompre. Néant pour le reste. Quand les lumières se sont rallumées, Michel Berger n'était plus là. 1978 Encore là, quand? À quoi bon la date exacte, c'était à la radio, sur la FM, la voix de Fabienne, soudain : J'ai pas d'mandé
à v'nir au monde Il aura suffi de ça, et de : «Wow! C'était un premier extrait de Starmania, un nouvel opéra-rock de Luc Plamondon, écrit avec le Français Michel Berger, qu'on connaît surtout ici pour avoir produit les premiers albums de Véronique Sanson.» Quelques minutes plus tard, j'étais chez Archambault Musique, et je ressortais avec «mon» Starmania, en me disant quand même que Monopolis, c'était mieux, mais bon, tant pis. Et me voilà qui déballe la pochette dans l'autobus, comme pour les grands jours, que je lis tous ces noms, que je cherche les textes, que je rate la marche au saut du bus, que le disque tombe par terre, tant pis, allez, la porte, la clé, le tourne-disque, l'aiguille, c'est parti. Mon impression : fascination. Pendant des jours, des semaines. Simplement atterré par la prestation de René Joly, curieusement la chanson titre de l'oeuvre, et par la futilité d'Ego Trip, en dépit de la voix d'Eric Estève. Rien, presque rien, même Paranoia trouvant grâce à mes yeux : c'était Michel B., tant pis si ce n'était pas terrible, j'étais content qu'il soit là, aussi, c'était essentiel. Écouter, réécouter, et encore encore encore : me saouler de ces arrangements magiques, de ces «vraies cordes», de ces musiques, de ces petits thèmes immenses, des mots de Plamondon, et de la voix de la Fabienne d'alors, de celle de la grande Nanette, de celle de Diane et de celle... de France, poussée là aux limites de ses capacités mais, surtout, d'abord, porteuse d'une émotion sans bornes. Oui, elle était là
la perle de Starmania : Monopolis, la plus belle, la plus forte, la plus
déchirante des chansons de Starmania. L'éternelle, croyais-je... 1980 De New-York à
Tokyo tout est partout pareil Le début des années 80 était gris et bleu, du moins est-ce ainsi que je le revois. Des hivers de pluie sur Montréal, sans neige, et surtout, partout, rampante, la lente montée en puissance des businessmen, grands artistes quand vient le temps d'asservir un peuple, une culture. Était-ce en 80, ou juste avant ou juste après, que j'ai assisté à la première version montréalaise de Starmania? Peu importe, j'en suis ressorti avec mon rêve dans les mains, définitivement en morceaux. Il y avait, de toutes façons, longtemps qu'il s'était étiolé, mon rêve. Au fil des mois, les chansons de Starmania étaient devenues, comme tant d'autres, des classiques exsangues, vidées de leur âme et de leur sens à force de matraquages radio mais surtout, surtout, de leur réduction au rang de prouesses vocales, de «performances». Signe des temps, tout avait commencé avec le Blues du businessman et un Claude Dubois aussi subitement que subtilement aseptisé, exhibé de télés en télés comme un chien savant : «Allez, pousse la note mon Claude, plus fort, plus fort, encore plus fort... Wow! Et re-wow!» Peu à peu, «J'«aurais voulu être un artiste» était devenu «J'aurais voulu être un ar-tiiiiiiiiiiiiste....». Puis était venu le tour du Monde est stone,avec sa fameuse «tête qui éclaaaaate», puis d'autres, de tant d'autres, jusqu'à ce que CD (eh oui, ce sont ses initiales) vienne définitivement enterrer ce pauvre Ziggy. Mais bon, à quoi bon enfoncer le clou? Pour moi, tout s'est arrêté le jour où j'ai entendu Martine Sinclair régurgiter Monopolis. La Starmania était devenue ce qu'elle entendait dénoncer.
Dans les villes de
l'an 2000 L'étoile devait devancer le destin. Dès 1984, comme dans un mauvais Orwell, elle a surgi, non pas sur mais sous la peau, saignant de ses 2000 pointes des millions de gens aux quatre veines.
On suivra gaiement
le troupeau Pendant que la prophétie se réalisait en douce, Michel Berger a tiré sa révérence. On a beaucoup pleuré mais beaucoup parlé aussi, d'abord et avant tout de...Starmania. Tout y est passé et, pire, y passe encore : les fabuleuses retombées financière, les 222 conquêtes annoncées du marché américain, les salles archi combles, les triomphes des innombrables versions discographiques et scéniques servies par ces «grandes voix qui ont si bien su rendre justice à la musique du grand Michel», lui qui n'avait qu'une «toute petite voix»... Que dire, qu'ajouter? Tout cela est si noble et beau. Si juste, en réalité, comme... une grosse fausse note de CD devant un parterre de stars maniaques. La réalité, on le sait, fut beaucoup moins rose. Porté aux nues, Luc Plamondon s'est peu à peu mué en parolier banal, enfant de choeur périmé de la Notre-Dame que l'on sait, sans rapport aucun avec l'homme qui osait jadis écrire pour Diane Dufresne, entre autres : Enlève donc ta
cravate Mais le sort de Michel Berger devait être pire encore : de 1977 à 1990, on ne devait, quoi que l'on en dise, plus attendre de lui qu'une chose : non pas qu'il se surpasse, après tout le lot de tous les artistes, mais bien qu'il réédite «l'exploit» Starmania. Comme si ce foutu opéra-rock était une référence absolue, une sorte de Saint Graal à retrouver, une Joconde à repeindre, si loin de ce qu'était tout cela au départ : de simples chansons, reliées par des thèmes, particulièrement réussies, mais, bordel, des chansons, des textes, des musiques... D'immenses petites chansons de rien. Et ce qui devait arriver arriva... Combien de petites merveilles, cachées sur les «petits disques» ultérieurs du grand Michel, sont passées à la trappe, éclipsées par l'éclat de la Starmania? Combien d'interprètes, dont au premier chef la pauvre Fabienne Thibault, se sont retrouvés prisonniers d'un pseudo «style Berger», en réalité série de tics insupportables, jusqu'à ce que leur voix jadis simplement belle, unique, ne soit plus que la caricature d'elle-même, qu'une xème voix de plus à vibrato dit «bergeresque»? Combien d'amplificateurs à forme humaine se sont évertués à beugler le Blues du Businnesman ou Le monde est stone, jusqu'à éradiquer de celles-ci toute trace de vie, d'âme? Et puis, ironie du sort, combien cette foutue Starmania a-t-elle rapporté à ces chers businessmen? Et surtout combien, qu'a-t-elle coûté à Michel Berger?
Marcherons-nous
main dans la main
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MICHEL BERGER
Starmania - 1978
Warner France
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