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L'IMPRUDENCE  /   MER ANCOLIE
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Rouler vers les champs rouges, sans accroche cellularisée, sans appel sur les autres lignes qui s'accumulent comme ça, lentement et subtilement, jusqu'à nous muter en répondeur.

Ouvrir un brin la fenêtre, chasser le smog, filer droit où le feu nous chatouille les orteils.

Planter là les diablesses de l'entrepreneurship, les cyniques machistes et décadents qui n'ont de cœur que celui qu'ils offrent un soir de février, parce que « chocolat ou pas, je suis tout à toi chérie ».

Effacer les faussaires, les valises porteuses d'hommes, les grands lucides humanitaires attendant rémunération, les niqueurs de back-rooms.

Enfouir le sectarisme de circonstance, la peur si aiguë de la mièvrerie qu'elle élimine toute émotion, le sarcasme aux mille phobies, la violence de bon ton, inattaquable puisque imagée, comique.

Prendre notre pouls, se raidir un peu, blanchir comme si la terre penchait, puis se ressaisir, enterrer définitivement le second, le troisième, le centième degré, le non-sens fait écriteau : par-là, direction trou noir.

Laisser le cosmos aux grandes voltigeuses des chakras, détruire la distance sécuritaire, prendre en main son « je ».

Je ne sais aimer qu'au premier degré.  Tout le reste n'est que discours blindé où s'écrase la moindre percée de sentiment.  Froid et clinique.

Je roule vers les champs rouges, un vrai sourire épinglé aux lèvres, les cheveux en grande communion : les miens ne se battent pas, ils se font l'amour.

Je file vers le grand crépitement et retrouve Alain, un père.

Sous le grand dôme, dans ma loft story, maintes fois j'ai laissé Bashung et ses mensonges dans la nuit noire, sa fantaisie dans le rétroviseur, son murmure sur la nuque d'un passager, absent ou non.

Son express ne m'avait  pas mené à la félicité, destination étrangère, j'en avais pris le contrôle et préférais encore la torture qui fend la tronche.  Certes la mienne se fissurait.  Celle des autres…  Pourquoi revenir là-dessus ?

STOP.  REWIND.  PLAY.

Blessures.

Blesser, faire mal.  Souvent, trop, en mauvais garnement.

Des yeux se détournent, une tête s'incline, le silence happe et puis paf! , la porte se referme dans un vacarme volontaire, brisant l'irréductible filament, hélas bel et bien le dernier.

Je n'ai pas dit les mots bleus, ceux qui rendent les gens heureux.  J'en paie le prix.  C'est tout.

C'est horrible.

D'être inégal à soi-même.

De refuser les méandres d'un corps.

D'être sillons, crevasses et inévitables imperfections prétendues perfections.

De se tuer à petit feu à force de tuer les autres.

D'être impitoyable, de couler ses crimes dans la rivière.

De jouer au roi.  Star.  Académique.

FAST FORWARD.

Le dôme.

J'en suis sorti, je suis un évadé.

Je retrouve Alain Bashung.  La tempête est passée, la catastrophe a tout ravagé, les débris n'ont épargné personne.  Des millions de morts.  Forcenés, donc pas disparus.  Simplement atteints.  Vampires, morts-vivants de l'ultra-solitude.


Tu perds ton temps
À mariner dans ses yeux.
Tu perds ton sang


J'ai les joues roses, le nez narquois, les yeux ouverts, prêts à s'émouvoir.

S'émouvoir d'une main s'attardant sur une épaule, d'un corps qui sort de l'eau, d'une pluie de fleurs blanches sur la rivière.


À l'avenir
Laisse venir
Laisse le vent du soir décider

À l'avenir
Laisse venir
Laisse venir
L'imprudence


S'émouvoir d'une suite de vagues sur la mer intérieure, d'un nuage virant au vert, d'un monde en noir et blanc.

La tempête n'a épargné personne.  Je suis aux portes des champs rouges.

Il me faut réorienter la lumière, la rediffuser, imiter Abel Gance, défier le ciel, prendre le monde au creux de ma main, souffler et le disperser.

Oser l'imprudence.


Devant l'obstacle
Tu verras
On se révèle.


Noir et blanc, comme un miracle.

 

 

L'imprudence d’Alain Bashung marque l’aboutissement d’une trajectoire artistique annoncée avec l’ivresse de Madame Rêve, pièce étourdissante de l’album Osez Joséphine (1991), puis concrétisée auprès de l’acolyte Jean Fauque dans ces deux pierres d’assise que constituent Chatterton (94) et surtout Fantaisie militaire (98), vrai grand disque français de la fin du XXe. 

Entre Tel, écrin-plongeoir à la vision cinémascope, et la chanson titre, envoûtant séisme silencieux, Bashung et ses collaborateurs de marque orchestrent un véritable détournement dont l’éblouissante noirceur ose l’impensable : une totale reconsidération du monde.

Des rumeurs d’harmonica, un piano éclaté de l’intérieur, des cordes comme autant de flux vocaux s’imbriquent dans un subtil jeu d’architecture fondatrice où la parole du chanteur, témoin et maître d’œuvre, hante jusqu’aux guitares vampirisées.

Musicalement et textuellement, L’imprudence est un pari formel d’une audace stupéfiante dont l’empreinte singulière ouvre la voie aux sentiments les plus secrets et les plus obscurs, leur donnant en un souffle divin la beauté pure de l’euphorie créatrice.

L’album phare d’un artiste souverain.

 

 

L'IMPRUDENCE
ALAIN BASHUNG  /  2002

Tel (A. Bashung - J. Fauque / A. Bashung – Mobile in Motion)
Faites Monter (A. Bashung - J. Fauque / A. Bashung – L. Bource)
Je me dore (A. Bashung - J. Fauque / A. Bashung – L. Bource)
Mes bras (A. Bashung - J. Fauque / A. Bashung – Mobile in Motion)
La Ficelle (A. Bashung - J. Fauque / A. Bashung – A. Devos)
Noir de monde (A. Bashung - J. Fauque / A. Bashung – Mobile in Motion)
L’irréel (A. Bashung - J. Fauque / A. Bashung – Mobile in Motion – L. Bource - J. Lamoot)
Jamais d’autre que toi (R. Desnos / A. Bashung – L. Bource – J. Lamoot)
Est-ce aimer (A. Bashung - J. Fauque / A. Bashung – A. Devos)
Le dimanche à Tchernobyl (Bashung - Fauque / Bashung – L. Bource – Mobile in Motion)
Dans la foulée (A. Bashung - J. Fauque / A. Bashung – A. Devos – A. Rebotini)
Faisons envie (C. Miossec – A. Bashung / A. Bashung – Mobile in Motion)
L’imprudence (A. Bashung - J. Fauque / A. Bashung)