Barbara - La louve (Album commenté)

BARBARA



1974 / ENREGISTREMENT  PUBLIC AU THÉÂTRE DES VARIÉTÉS
BLOWIN' IN THE WIND   


ÉCRIRE À L'AUTEUR (WEB MASTER)

 

Ce n'était pas au Théâtre des Variétés mais à bien plus de 4000 km de là, quelques semaines ou mois après.

C'était l'hiver, le plein hiver. 

Le froid qu'il faisait était bien plus de canard que de cygne noir.

La ville était grise et moche : elle l'avait toujours été, elle l'était plus encore depuis quelques années, depuis les déboires des industries qui la faisaient vivre, et mourir.

Aux vitrines givrées du bar de l'hôtel s'étalait sur une affiche, brûlante, torride, la strip-teaseuse vedette de la semaine : on a les artistes que l'on peut.

Il n'y avait plus guère que les strip-teaseuses sur le retour ou quelques has-been de la chanson pour faire étape dans la ville grise et moche, surtout en hiver, par moins 20.  Les autres, ceux qui peuplaient les rêves de ce qui restait de la jeunesse du coin, ceux que l'on voyait dans les magazines glacés venus d'ailleurs ou de plus loin encore, ne s'y arrêtaient plus ou plus guère.

À quoi bon aller se faire suer dans ce trou perdu?

Le spectacle ne venait plus à nous alors, « au spectacle », on n'y allait plus. 

Sauf parfois, à reculons, à la Salle des Madames et Meussieurs.  Lire : de la bonne société. 

L'antre, le temple et surtout la vitrine de mesdames Docteur, Avocat et Juge ainsi que  des messieurs du même nom brillait régulièrement de mille feux le  samedi soir parce que, voyez-vous,  le reste de la semaine, ces braves gens travaillaient, eux...

Mais nous les « jeunes », on n'y allait pas souvent à la Salle des Madames et Meussieurs.  C'était loin, mais c'était surtout cher et chiant.

Monsieur le responsable-programmateur-en-chef avait en effet ses goûts, dégoulinants de cette si pitoyable chose que l'on appelle « le bon goût ».  De rock ou de simple audace, donc, évidemment point.  Que du beau monde, trié sur le volet, à donner d'ailleurs envie de se lancer par la fenêtre pour ne pas entendre, encore, ça : Gilbert Bécaud chantant que l'important c'est la dose, Mireille Mathieu beuglant d'ultimes adieux à son crocodile, ou Gilles Vigneault callant la Danse à Saint-Dilon pour finir de dévoyer, une ultime fois, Mon pays sous les hypocrites ou inconscients vivas d'une foule essentiellement fédéraste.

. . .

Ce que je vis d'abord placardé au mur de l'école ce matin-là, mal réveillé, en train de lacer mes souliers pour me rendre tel un condamné à  mort à mon cauchemar absolu (le cours d'éducation physique), ce fut... le prix.

« 50 CENTS »  

J'avais bien lu : « 50 cents ».  À  la Salle des Madames et Meussieurs.  Incroyable !  

Et pas un samedi soir mais un mercredi.  20 h 30.   Un miteux petit mercredi de février, même pas le Mercredi des Cendres ou la Saint-Valentin.

Je la vis ensuite, elle, je lus son nom :

B A R B A R A.

Debout, la main en l'air, sur un fond blanc.  Vaguement provoc, ou en tout cas sexy malgré son drôle de nez.

Non, décidément, ce n'était pas possible : malgré le seul prénom, ce ne pouvait pas être une strip-teaseuse comme Josyanne, Ryta, Denyse ou Gynette.  Il n'y a pas de « y » dans « Barbara ».

B A R B A R A : je n'avais jamais vu ni ce nom ni cette tronche à la vitrine du bar de l'hôtel.

Ce devait être une Américaine ou, pire, une Française.

Enfin, « pire », du moins est-ce ce que l'unanimité de mes compagnons de classe, qui ne juraient que par Genesis, Pink Floille et autres trucs virils et de (l'autre) bon goût, ne manquèrent pas de me dire pendant que je poireautais sur le banc, à ma grande joie je précise, comme réserviste durant le match de basket que notre équipe gagna finalement : normal, je ne jouais pas...

. . .

Il faisait un vent à écorner les bœufs mais hélas pas les vaches (voir plus bas), l'autobus n'arrivait pas, j'ai bien failli rebrousser chemin mais il est arrivé, je suis monté... et il n'y avait personne.

Personne sauf le chauffeur, gelé mais visiblement un peu réchauffé :

- « 'Est pas pire pan toute la pitoune de l'hôtel c'te s'maine, c'tu-là qu'tu vas? »

- « Non, j'm'en va voir B A R B A R A. »

- « C'est quoi c't'affaire-là? »

- « Je l'sais pas. »

. . .

Immense lobby.   Lustres discrets.  Aux murs, peintures de mesdames Docteur, Avocat et Juge, avec prix demandés, évidemment exorbitants.  Personne ou quasi.  Pas l'ombre d'une madame ou d'un meussieur, pas même cellle d'un  Genesis ou Pink Floille freak en train de se rouler un joint avant le show, pas même de sosie de Nana Mouskouri en train de s'extasier devant les croûtes des autres tartes. 

Nous sommes 30, 40 à tout casser, on a tous de drôles de têtes, des regards interrogatifs, intimidés de nous retrouver là en ce lieu, « nous », qui ne pensions pas exister en ces parages à tant d'exemplaires... Enfin, « à tant d'exemplaires »....

Le guichet, la fille du guichet, ces mots :

- « Cinq piasses. »

- « Pardon? »

- « Cinq piasses, 5 $, tu parles-tu français ? »

- « Ben oui... mais su'l poster, c't'ait marqué 50 cents. »

- « Tu m'niaises-tu toé là ? »

- « Non, j'vous jure.  C'est pour ça que chu v'nu, parce que cinq piasses, c'est trop cher. »

(Regard de vache, oeil de boeuf + oeil de boeuf levés au ciel.)

- « Anyway j'm'en crisse, y a pas un chat, donne-moé cinquante cennes pi envoye passe ! »

. . .

Trente, 40 à toute casser, nous voilà assis dans l'immense salle des Madames et Meussieurs, agglutinés sur à peine deux rangées, cernés par plus de 1000 places vides.

Il fait froid, il vente dehors, on entend le vent, c'est sûr il a commencé à neiger, c'est la tempête, il n'y aura plus d'autobus, comment que j'va rentrer chez nous?

La ville est grise et moche.

Et morte.

Et merde.

. . .

Elle est arrivée.

Elle nous a regardés.

Puis a simplement dit : « Vous n'êtes pas nombreux mais c'est bien, c'est mieux, je vais vous chanter des chansons.  On va se chanter des chansons. »

Elle a dit ça, ou quelque chose comme ça.

Et c'est ce qu'elle a fait.

Elle s'est assise.

Un piano.   Un homme musicien,  très beau.  Que lui.   Qu'elle.  Que nous.  « L'intimité ».   Rien ni personne d'autre.

Si : le vent d'hiver.  La nuit.  La ville grise et moche.  Des rafales d'enfer.

Et puis soudain  :


Est-ce la main de Dieu
Est-ce la main de Diable
Qui a tissé le ciel de ce beau matin-là
Lui plantant dans le coeur
Un morceau de soleil
Qui se brise sur l'eau en mille éclats vermeils


La musique.

Comme un soleil.

. . .

Je ne me souviens que de peu de choses dans le détail.

Sinon de cet instant où elle quitta son piano, devant nous sidérés, aux anges, pour s'installer dans un coin de la scène, dos à nous, et chanter ainsi, comme pour elle seule, les Amours incestueuses je crois.

Comment me souviendrais-je?  Je ne connaissais jusqu'à ce soir-là aucune de ces chansons, de ses chansons.

B A R B A R A.

Barbara.

Diable et dieu que si, c'était bien une strip-teaseuse, l'une des trop rares à savoir, en dévoilant son âme,  rendre la leur à ceux qui, presque ou déjà, l'avaient perdue.

. . .

La scène était vide, nous applaudissions encore, elle est revenue et revenue, nous chanta d'autres merveilles, que quelques mois après je chercherais en vain sur le disque aux chevaux enlacés.

La dernière s'appelait-elle Là-bas?  Je ne sais plus, je ne sais pas.

Puis ce fut le silence, les rafales de nouveau, dehors les larmes instantanément gelées sous l'assaut du blizzard.

Le bus vide.

Le chauffeur, l'inévitable « Pi, y avait du monde au balcon ? »

La maison.

La nuit.

Les rêves.

Le lendemain.

La ville grise et moche.

. . .

Elle était belle Véronique, toute orange sur ce fond noir.

Ils était sublimes, juste à côté, ces chevaux orange aussi, enlacés, enlovés disait le disquaire.

Je devais faire un choix, je n'avais que 4,99 $, presque « cinq piasses », le prix d'un disque, d'un seul.

Le prix d'un rêve.

Je l'ai payé.

Le rêve ne s'est pas brisé.

Ni alors, ni depuis.


Pour tant de beauté
Merci
Et chapeau bas

 

ÉCRIRE À L'AUTEUR (WEB MASTER)

 


 

vide18.gif (62 octets)

Ne cherchez pas la Barbara de l'Écluse ni l'icône quasi caricaturale des années systématiquement-live.

Ne cherchez pas ailleurs : tout est là, même si Là-bas n'y est pas.

Quelques anciennes, parmi les plus belles-essentielles, beaucoup d'alors nouvelles, dont les uniques versions scéniques, tout à fait différentes, de L'Indien, des Amours incestueuses, de La louve et du Minotaure.  Et la première de l'Homme en habit rouge.

Cherchez Roland, Romanelli, l'homme orchestre, contre le Steinway, derrière son Wurlitzer et ses accordéons acoustique et électronique, cherchez le vent, vous l'entendrez dans la voix de Barbara, à sa première apogée, avant qu'elle devienne pure musique.

Fermez les yeux, glissez sur le grand bassin de l'idole qui ne l'était pas encore à l'excès, glissez cygnes noirs sur le froid de canard qu'il fait parfois, désormais.

Mais ne dites jamais, jamais, « à jamais ».

 

BARBARA
ENREGISTREMENT PUBLIC
AU THÉÂTRE DES VARIÉTÉS
Vinyle Philips 1974 6621 021
Non intégralement réédité en  CD


Intro (Pierre)
Chapeau bas
Remusat
Quant ceux qui vont
Drouot
L'Indien
Marienbad
Y'aura du monde
Perlimpinpin
Toi
Parce que je t'aime
À mourir pour mourir
Amours incestueuses
La louve
Le minotaure
L'enfant laboureur
À peine
Ma plus belle histoire d'amour
Hop là
L'homme en habit rouge
Mes hommes
Nantes
Le mal de vivre
L'aigle noir

 

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