Ce
n'était pas au Théâtre des Variétés mais à bien plus de 4000 km de là, quelques
semaines ou mois après.
C'était l'hiver,
le plein hiver.
Le froid qu'il
faisait était bien plus de canard que de cygne noir.
La ville était
grise et moche : elle l'avait toujours été, elle l'était plus encore depuis quelques
années, depuis les déboires des industries qui la faisaient vivre, et mourir.
Aux vitrines
givrées du bar de l'hôtel s'étalait sur une affiche, brûlante, torride, la
strip-teaseuse vedette de la semaine : on a les artistes que l'on peut.
Il n'y avait plus
guère que les strip-teaseuses sur le retour ou quelques has-been de la chanson pour faire
étape dans la ville grise et moche, surtout en hiver, par moins 20. Les autres,
ceux qui peuplaient les rêves de ce qui restait de la jeunesse du coin, ceux que l'on
voyait dans les magazines glacés venus d'ailleurs ou de plus loin encore, ne s'y
arrêtaient plus ou plus guère.
À quoi bon aller
se faire suer dans ce trou perdu?
Le spectacle ne
venait plus à nous alors, « au spectacle », on n'y allait plus.
Sauf parfois, à
reculons, à la Salle des Madames et Meussieurs. Lire : de la bonne
société.
L'antre, le
temple et surtout la vitrine de mesdames Docteur, Avocat et Juge ainsi que des
messieurs du même nom brillait régulièrement de mille feux le samedi soir parce
que, voyez-vous, le reste de la semaine, ces braves gens travaillaient, eux...
Mais nous les «
jeunes », on n'y allait pas souvent à la Salle des Madames et Meussieurs.
C'était loin, mais c'était surtout cher et chiant.
Monsieur le
responsable-programmateur-en-chef avait en effet ses goûts, dégoulinants de cette si
pitoyable chose que l'on appelle « le bon goût ». De rock ou de simple audace,
donc, évidemment point. Que du beau monde, trié sur le volet, à donner d'ailleurs
envie de se lancer par la fenêtre pour ne pas entendre, encore, ça : Gilbert Bécaud
chantant que l'important c'est la dose, Mireille Mathieu beuglant d'ultimes adieux à son
crocodile, ou Gilles Vigneault callant la Danse à Saint-Dilon pour
finir de dévoyer, une ultime fois, Mon pays sous les hypocrites ou inconscients
vivas d'une foule essentiellement fédéraste.
. . .
Ce que je vis
d'abord placardé au mur de l'école ce matin-là, mal réveillé, en train de lacer mes
souliers pour me rendre tel un condamné à mort à mon cauchemar absolu (le cours
d'éducation physique), ce fut... le prix.
« 50 CENTS »
J'avais bien lu :
« 50 cents ». À la Salle des Madames et Meussieurs. Incroyable
!
Et pas un samedi
soir mais un mercredi. 20 h 30. Un miteux petit mercredi de février,
même pas le Mercredi des Cendres ou la Saint-Valentin.
Je la vis
ensuite, elle, je lus son nom :
B A R B A R A.
Debout, la main
en l'air, sur un fond blanc. Vaguement provoc, ou en tout cas sexy malgré son
drôle de nez.
Non,
décidément, ce n'était pas possible : malgré le seul prénom, ce ne pouvait pas être
une strip-teaseuse comme Josyanne, Ryta, Denyse ou Gynette. Il n'y a pas de « y »
dans « Barbara ».
B A R B A R A :
je n'avais jamais vu ni ce nom ni cette tronche à la vitrine du bar de l'hôtel.
Ce devait être
une Américaine ou, pire, une Française.
Enfin, « pire
», du moins est-ce ce que l'unanimité de mes compagnons de classe, qui ne juraient que
par Genesis, Pink Floille et autres trucs virils et de (l'autre) bon goût, ne
manquèrent pas de me dire pendant que je poireautais sur le banc, à ma grande joie je
précise, comme réserviste durant le match de basket que notre équipe gagna finalement :
normal, je ne jouais pas...
. . .
Il faisait un
vent à écorner les bufs mais hélas pas les vaches (voir plus bas), l'autobus
n'arrivait pas, j'ai bien failli rebrousser chemin mais il est arrivé, je suis monté...
et il n'y avait personne.
Personne sauf le
chauffeur, gelé mais visiblement un peu réchauffé :
- « 'Est pas
pire pan toute la pitoune de l'hôtel c'te s'maine, c'tu-là qu'tu vas? »
- « Non, j'm'en
va voir B A R B A R A. »
- « C'est quoi
c't'affaire-là? »
- « Je l'sais
pas. »
. . .
Immense lobby.
Lustres discrets. Aux murs, peintures de mesdames Docteur, Avocat et Juge,
avec prix demandés, évidemment exorbitants. Personne ou quasi. Pas l'ombre
d'une madame ou d'un meussieur, pas même cellle d'un Genesis ou Pink Floille
freak en train de se rouler un joint avant le show, pas même de sosie de Nana
Mouskouri en train de s'extasier devant les croûtes des autres tartes.
Nous sommes 30,
40 à tout casser, on a tous de drôles de têtes, des regards interrogatifs, intimidés
de nous retrouver là en ce lieu, « nous », qui ne pensions pas exister en ces parages
à tant d'exemplaires... Enfin, « à tant d'exemplaires »....
Le guichet, la
fille du guichet, ces mots :
- « Cinq
piasses. »
- « Pardon? »
- « Cinq
piasses, 5 $, tu parles-tu français ? »
- « Ben oui...
mais su'l poster, c't'ait marqué 50 cents. »
- « Tu
m'niaises-tu toé là ? »
- « Non, j'vous
jure. C'est pour ça que chu v'nu, parce que cinq piasses, c'est trop cher. »
(Regard de vache,
oeil de boeuf + oeil de boeuf levés au ciel.)
- « Anyway
j'm'en crisse, y a pas un chat, donne-moé cinquante cennes pi envoye passe ! »
. . .
Trente, 40 à
toute casser, nous voilà assis dans l'immense salle des Madames et Meussieurs, agglutinés
sur à peine deux rangées, cernés par plus de 1000 places vides.
Il fait froid, il
vente dehors, on entend le vent, c'est sûr il a commencé à neiger, c'est la tempête,
il n'y aura plus d'autobus, comment que j'va rentrer chez nous?
La ville est
grise et moche.
Et morte.
Et merde.
. . .
Elle est
arrivée.
Elle nous a
regardés.
Puis a simplement
dit : « Vous n'êtes pas nombreux mais c'est bien, c'est mieux, je vais vous chanter des
chansons. On va se chanter des chansons. »
Elle a dit ça,
ou quelque chose comme ça.
Et c'est ce
qu'elle a fait.
Elle s'est
assise.
Un piano.
Un homme musicien, très beau. Que lui. Qu'elle. Que nous.
« L'intimité ». Rien ni personne d'autre.
Si : le vent
d'hiver. La nuit. La ville grise et moche. Des rafales d'enfer.
Et puis
soudain :
Est-ce la main de Dieu
Est-ce la main de Diable
Qui a tissé le ciel de ce beau matin-là
Lui plantant dans le coeur
Un morceau de soleil
Qui se brise sur l'eau en mille éclats vermeils
La musique.
Comme un soleil.
. . .
Je ne me souviens
que de peu de choses dans le détail.
Sinon de cet
instant où elle quitta son piano, devant nous sidérés, aux anges, pour s'installer dans
un coin de la scène, dos à nous, et chanter ainsi, comme pour elle seule, les Amours
incestueuses je crois.
Comment me
souviendrais-je? Je ne connaissais jusqu'à ce soir-là aucune de ces chansons, de
ses chansons.
B A R B A R A.
Barbara.
Diable et dieu
que si, c'était bien une strip-teaseuse, l'une des trop rares à savoir, en dévoilant
son âme, rendre la leur à ceux qui, presque ou déjà, l'avaient perdue.
. . .
La scène était
vide, nous applaudissions encore, elle est revenue et revenue, nous chanta d'autres
merveilles, que quelques mois après je chercherais en vain sur le disque aux chevaux
enlacés.
La dernière
s'appelait-elle Là-bas? Je ne sais plus, je ne sais pas.
Puis ce fut le
silence, les rafales de nouveau, dehors les larmes instantanément gelées sous l'assaut
du blizzard.
Le bus vide.
Le chauffeur,
l'inévitable « Pi, y avait du monde au balcon ? »
La maison.
La nuit.
Les rêves.
Le lendemain.
La ville grise et
moche.
. . .
Elle était belle
Véronique, toute orange sur ce fond noir.
Ils était
sublimes, juste à côté, ces chevaux orange aussi, enlacés, enlovés disait le
disquaire.
Je devais faire
un choix, je n'avais que 4,99 $, presque « cinq piasses », le prix d'un disque,
d'un seul.
Le prix d'un
rêve.
Je l'ai payé.
Le rêve ne s'est
pas brisé.
Ni alors, ni
depuis.
Pour tant de beauté
Merci
Et chapeau bas

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